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Repérages
Photographies d'Alain Resnais

Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat

En 1974 est publié aux Éditions du Chêne un album de photographies signé Alain Resnais et Jorge Semprún (pour le texte introductif). Gilles Peress, photographe de l'exposition L'image d'après, en cours à la Cinémathèque jusqu'au 30 juillet 2007, à été très influencé par cet ouvrage. Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat analysent cet album méconnu dans la carrière d'Alain Resnais.

 
Couverture de l'album Repérages aux éditions du Chêne
Toutes les photographies sont signées Alain Resnais
En 1974 est publié aux Éditions du Chêne un album de photographies signé Alain Resnais et Jorge Semprún (pour le texte introductif). Entre 1968 (Je t’aime, je t’aime) et 1974 (Stavisky…), la filmographie de Resnais connaît un vide. Le réalisateur part aux États-Unis où il travaille sur divers projets dont Délivrez-nous du bien (projet concernant le marquis de Sade) et The Inmates (pour lequel Resnais devait collaborer avec Stan Lee)… Mais aucun n’aboutit. Il revient en France : " Gérard Lebovici m’a pris dans son agence et grâce à lui j’ai pu faire Biarritz-Bonheur surnommé Stavisky… 1 1 Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat, Alain Resnais, liaisons secrètes, accords vagabonds, Cahiers du cinéma, 2006, p. 228." Grâce à lui également il a pu publier Repérages : " Repérages a été un geste extrêmement généreux de Gérard Lebovici. J’étais dans une situation financière très difficile, et il ne voulait pas avoir l’air de me prêter de l’argent, donc il m’a dit : ‘’On va faire à Champ libre’’, qui était sa maison d’édition, ‘’on va faire un album de vos photos’’. À mon avis, c’était une manière très élégante de me donner de l’argent sans en avoir l’air2 2 Id., p. 204. ."

 
Photographie n°11 : repérage pour Hiroshima mon amour à Nevers.
Jorge Semprún (qui a travaillé avec Resnais en 1966 pour La guerre est finie et en 1974 pour Stavisky…) dit avoir examiné environ deux mille photographies (soit à l’époque le tiers des matériaux photographiques de Resnais sur planches contact) pour en conserver soixante-dix-sept. Dans ce volume de format à l’italienne 29,5 x 20, quelques photos (sept) occupent deux pages, les autres une page seulement. Des univers grisâtres, comme vus par temps de neige, font un ensemble plutôt spectral. Assez emblématique est cette photo de repérage pour Hiroshima mon amour à Nevers (la 11e) où des silhouettes humaines et celle d’un chien sont mangées par la grisaille ; dans le fond, la façade d’un " théâtre " improbable.

 
 

Photographie n°1 : "Ruines du château du marquis de Sade, à Lacoste (Vaucluse)..."

La photographie qui ouvre le volume date de 1949. Elle est accompagnée d’une note signée A.R. : " Ruines du château du marquis de Sade, à Lacoste (Vaucluse). Sur une pierre, on pouvait voir encore la signature d’André Breton inscrite au crayon de rouge à lèvres. Rêverie autour d’un film possible. En 1970, à New York, j’ai montré ces photos à Richard Seaver, lorsque nous travaillions au scénario de Délivrez-nous du bien. " En 1949, Resnais a vingt-sept ans, il vient de réaliser Van Gogh et prépare Guernica. Il revendique parmi les lectures qui l’ont marqué celles des écrivains surréalistes et admire André Breton dont la rencontre fortuite passage Vivienne le tétanise. Rendez-vous manqué : l’auteur de L’Amour fou ne reconnaîtra pas dans L’Année dernière à Marienbad une oeuvre conçue en partie dans son ombre. Comme le fait remarquer Semprún, les photos de Resnais ne sont pas sans évoquer celle d'Atget appréciées par les surréalistes. Repérages est un autre témoignage d’une filiation qui sera identifiée et donc reconnue par Robert Benayoun. Comment faut-il entendre " rêverie autour d’un film possible " ? Est-ce qu’en 1949, Resnais rêvait déjà à un film sur Sade, ou est-ce qu’en 1970, en regardant " ces photographies " (ce pluriel se justifie de ce que le volume en propose trois autres prises à Lacoste, Vénasque et L’Isle-sur-Sorgue) il rêve en compagnie de Richard Seaver à l’oeuvre qu’ils pourraient réaliser ? En 1974, il s’agit d’un film impossible. Que représente d’ailleurs cette photographie ? Une façade en ruine cadrée en contre-plongée ; elle est couverte de plantes grimpantes. On pense à Julien Gracq, au château de Roscaër dans Un beau ténébreux (1945), ruine rongée par une " lèpre végétale ", et à cette prophétie : " car la ville sera un jour vaincue par l’arbre ". On pense aussi au début de Providence (1976). Les références et les temporalités s’enchevêtrent à propos de Repérages et de ses soixante-dix-sept bouteilles à la mer.

 
Photographie n°2 : "1960. Cimetière de Londres. Sur les traces de Harry Dickson."
La seconde photographie est ainsi légendée : " 1960. Cimetière de Londres. Sur les traces de Harry Dickson." De nouveau une végétation envahissante, des lieux à l’abandon, une allée de caveaux dans un cimetière par laquelle on pénètre après avoir franchi une grille de fer. L’entrée du cimetière est encadrée sur chacun de ses côtés par deux colonnes (vaguement babyloniennes) telles qu’on en trouvera dans La vie est un roman (1983). La photographie suivante est le contre-champ de celle-ci (la grille a été franchie). Voici donc une nouvelle rêverie autour d’un film possible : Les Aventures de Harry Dickson, d’après les fascicules de Jean Ray (qu’appréciait André Breton), un projet qui occupa Resnais une dizaine d’années et qui, en 1974, est abandonné depuis plus de sept ans. Mais un projet tenace dont les traces constituent comme un fil rouge dans Repérages. Ces photographies sont aussi les témoins d’un itinéraire suivi lors d’une première visite à Londres à partir des lieux évoqués dans les Aventures du Sherlock Holmes américain.

 
Photographie n°5 : "1948. Premier voyage à Londres avec les fascicules des aventures d’Harry Dickson (qui n’étaient pas encore signés par Jean Ray)."
La quatrième photo date à nouveau de 1949 et montre des souterrains à Lacoste, leur entrée envahie de broussailles. Sur la photo suivante, on a pénétré dans le souterrain et l’on est dans le métro londonien, un escalier s’enfonce avec tout en bas une affiche " roots of heaven " ! Il n’est pas surprenant d’entrer dans un souterrain dans le Vaucluse et de se retrouver sous terre (underground) à Londres : " 1948. Premier voyage à Londres avec les fascicules des aventures d’Harry Dickson (qui n’étaient pas encore signés par Jean Ray). " La sixième photo est celled’un couloir vide du même métro (1948) avec une forme semi-circulaire que l’on retrouve dans la 7e prise aussi en 1948 à Londres. Dans la 8e on débouche (à la suite de quel parcours tortueux ?) en Écosse " sur les traces de Harry Dickson " : un escalier à double montée mène on ne sait où. Puis, nouveau saut dans l’espace : 1960. " Premier voyage à New York. Décors néobabyloniens, issus tout droit des descriptions de Jean Ray et de Lovecraft. " La confusion Ray-Lovecraft qui s’exprime dans Providence est dite ici (9e) nettement3 3 Elle le sera dans la 23e : 1960 : " Quand Paris ressemble à Arkham " ….

 
   
Photographie n°14 : "adresse fournie par Jean Ray. Toujours sur les traces d’Harry Dickson." Photographie n°17 : "L’île aux chiens de Jean Ray. A la recherche des itinéraires magiques."
La 14e photo prise à Londres est ainsi commentée : " Adresse fournie par Jean Ray. Toujours sur les traces d’Harry Dickson " (on peut lire sur une façade : n° 69, Blue and White Laundry ; sur la droite se voit l’entrée d’une ruelle sombre. La lettre H est imprimée sur le mur). Les photos suivantes sont prises dans la capitale britannique, dont la 17e : " L’île aux chiens de Jean Ray. À la recherche des itinéraires magiques. " C’est un souvenir de La Cité de l’étrange peur de Jean Ray qui débute ainsi : " Londres est une ville déconcertante, et Isle of Dogs en est la preuve flagrante. C’est de cette manière que l’on désigne le vaste espace enclos dans la courbe de la Tamise à Greenwich, où se trouvent les Mill-Wall Docks et leurs tristes quartiers riverains. La grande misère des ports l’a marqué de son signe. Tout y est triste, lugubre, sinon sinistre.4 4 Harry Dickson,
Éditions Marabout, 1972, vol. 13, p. 81.
" Cette photo a une petite histoire : il existe dans le volume que les Cahiers de l’Herne ont consacré à Jean Ray une photographie où l’on voit l’écrivain la regardant5 5 L’artiste plasticien Jean Le Gac offrira à Resnais un dessin exécuté à partir du souvenir de cette photographie (où figure un side-car vide).  ; cette photographie a été prise lors de la visite que Resnais fit, en 1960, à l’auteur (fraîchement découvert) de Harry Dickson. À cette occasion, il lui montra les "repérages’’ qu’il avait rapportés de Londres ; ravi, Jean Ray disait à sa femme : " Tu vois, c’est vrai ce que je racontais, ça existe6 " Entretien avec Alain Resnais ", Cahier de l’Herne Jean Ray n° 38, 1980, p. 326. ! "
 

Photographie n°36 et 37 : Rue de Nevers :"arrivée des personnages dans les décors vides de l’espace dramatique."

Il est évident que celui qui feuillette cet album est convié à emprunter un itinéraire. Les raccords entre les photographies ne manquent pas, qu’ils soient figuraux ou purement virtuels. Ainsi, la structure géométrique de l’escalier écossais dédoublé (8e) se retrouve deux photos plus loin à New York (10e). Apparaît d’ailleurs dès ce moment le thème des architectures jumelles qui culmine dans la 31e : " Maisons jumelles permettant des échanges de lieux. " On lit dans le scénario des Aventures de Harry Dickson : " Façade d’une maison comportant deux entrées rigoureusement symétriques7  7 Scénario très aimablement mis à notre disposition par son auteur Frédéric de Towarnicki que nous remercions.." Une suite de photos londoniennes (de 18 à 21) sont associées par la présence d’un arbre. Autre exemple de montage : la 36e montre une rue de Nevers déserte, une façade nue avec une entrée. La photo suivante est presque identique à ce détail près qu’une vieille femme est entrée dans le champ : " Arrivée des personnages dans les décors vides de l’espace dramatique. " Dans la 38e, prise à Autun, la même femme semble montrer l’escalier conduisant à la cathédrale (on distingue le porche à droite). Dans la 39e, cette femme est dans une rue de Londres …

 
Photographie n°42 : Tournage de "Film", 1964 de Samuel Beckett et Alan Schneider.
Buster Keaton dos au mur.
On est " sur la trace de " , " à la recherche de " (" à la recherche d’un Nevers imaginaire dans la province française réelle ") : c’est un voyage intérieur prenant appui sur des voyages réels (en Italie, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France) et des projets inaboutis. À partir des 26e et 27e photographies est annoncé le thème qui explose en majesté dans la dernière partie de l’album (des photos 57 à 76) : celui des poubelles, des décharges publiques, des bennes à ordures. La légende de la 26e dit : " Apparition du thème des poubelles de la pourriture et de la mort lié à la lecture de Beckett. " La 42e photo a été prise sur le tournage de Film (1964)de Samuel Beckett (et Alan Schneider) : Buster Keaton y figure dos au mur (un mur comme ceux fixés à Londres) et les pieds dans des gravats et des détritus. À partir de ce moment ce ne sont que mannequins, poubelles, figurations de la destruction, de la disparition (l’ouvrage s’achève par " ça n’existe plus "), présence de la mort (dans la 45e une affiche du film de Capra A Hole in the Head rappelle cette idée de disparition, d’oubli)… La photo de couverture de l’album (la 35e) expose une ruelle étroite entre deux murs de brique ; cette ruelle aboutit à une porte close (hermétiquement est-on tenté d’ajouter).

 
Photographie n°62 : le chat dont on suit le parcours parmi les poubelles et les escaliers
Cet univers fait de murs élevés, d’angles " morts ", de voies sans issue quand il s’agit de villes ; d’espaces désolés quand il s’agit de l’Écosse, est l’expression du pessimisme resnaisien. Pessimisme tempéré par des touches d’humour : le mannequin dans la rue d’Hiroshima qui regarde une enseigne affichant le nom de l’auteur des Rougon-Macquart (49e) 8 " Il y a de tout chez Zola : le feuilleton, le grand mouvement symphonique, l’opéra même. Souvenez-vous d’un de ses livres (est-ce Une page d’amour ?) où une femme, enfermée dans son appartement regarde, du haut des Collines de Chaillot, Paris palpiter et vivre. " (" Les serpents et le caducée. Entretien avec Alain Resnais ", Le Point LIX, 1962, p. 37)  ; la femme assise au pied d’une statue représentant une femme elle-même assise (41e), le clin d’œil en direction de Rear Window (1954, Fenêtre sur cour) d’Hitchcock (le chat dont on suit le parcours parmi les poubelles et les escaliers) (62e), ou en direction de L’Année dernière à Marienbad (les ombres portées des personnages immobiles) (28e), le chat markérien (55e) qui dans le Strand " venait poser dès qu’il voyait un photographe "…

 

Photographie n°27 : Rue de New-York.
Repérage pour un projet inabouti : The Inmates

S’il faut découvrir une parenté à cet album de photographies qu’est Repérages, ce serait avec le Petit Guide du XVe arrondissement à l’usage des fantômes. Dans ce livre qui date de 1977, Roger Caillois s’interroge sur la sorte d’hypnose qui saisit le lecteur de Lovecraft malgré les procédés sommaires et monotones auxquels il est confronté ; cette hypnose pourrait dériver " de cette trouvaille minuscule, mais efficace qu’il existe dans les maisons délabrées et poussiéreuses des encoignures si malignes et vénéneuses, si retorses et perverses qu’elles ne sauraient vraisemblablement passer pour ouvrages humains et qu’il est pour ainsi dire plus économique de les tenir pour les voies d’accès d’énergies maudites dont le souvenir même est néfaste9 9 Roger Caillois, Petit Guide du XVe arrondissement à l’usage des fantômes, Fata Morgana, 1977, p. 35.." Et Caillois de s’interroger sur l’existence d’architectures anormales dans le XVe arrondissement : " Je me préoccupe plutôt de la perpétuité, dans ce quartier, d’habitations déconcertantes qui invitent à une rêverie proche de celles qui assurent la prospérité des récits fantastiques.10 10 Id., p. 36. Les Aventures de Harry Dickson furent un petit guide de Londres pour Resnais. ." Un projet inabouti auquel renvoient plusieurs photographies de Repérages est The Inmates (ou La Quarantaine) dont le thème " était que la race humaine était tellement mal conçue […] qu’elle était mise en quarantaine sur la Terre.11 11 Entretien avec Alain Resnais, CinémAction ‘’Cinéma et bande dessinée’’, 1990, p. 250. Inmates signifie détenus. ".



Vous pouvez consulter cet ouvrage à la médiathèque de la Cinémathèque française : cote : 51 RESNA SEM

Avec l'aimable autorisation d'Alain Resnais pour la publication de ses photographies.

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