Du 16 au 27 avril, la Cinémathèque française a programmé les « Trésors en couleurs des cinémathèques », autant de films venus des archives du monde entier à l'occasion du congrès anniversaire de la FIAF (Fédération Internationale des Archives du Film). C'est l'occasion de revenir sur le fonds Gaumont et plus particulièrement sur un procédé de cinéma en couleur inventé par Gaumont : le Chronochrome.
| Tous les documents reproduits dans cet article proviennent des collections de la Cinémathèque française. |
|
|
|
|
Parmi les nombreux fonds d’archives consultables à la Cinémathèque française, le fonds Louis Gaumont1 1 Cinquième et dernier enfant de Léon Gaumont.constitue pour les établissements Gaumont un ensemble dédié à l’histoire technique et commerciale de la société, remarquable par sa richesse et le caractère métissé de ses sources, donnant tour à tour la parole aux inventeurs, aux industriels, aux artistes qui en furent les acteurs ainsi qu’aux journalistes qui en retracèrent l’histoire.
|
|
La collecte menée durant treize années confère à cet ensemble d’archives la particularité d’osciller entre la notion de fonds33 Fonds : ensemble de documents constitué de façon organique par une personne physique ou morale dans l’exercice de ses activités. Notion qui s’oppose à celle de collection : réunion artificielle de documents en fonction de critères communs liés à leur contenu. et la notion de collection. Le fonds d’archives tel qu’il est consultable aujourd’hui reflète la structure du projet initial en reprenant dans les titres de dossiers les thèmes souhaités pour l’exposition : les premières fabrications d’appareils photographiques, les appareils de prise de vues et de projection, le matériel de laboratoire, les collaborateurs de Léon Gaumont, le film parlant, la couleur…
Ces liasses d’archives à caractère technique et commercial rendent compte de la concentration verticale des établissements Gaumont, entreprise industrielle familiale créée en 1895 par le passionné des sciences et techniques qu’était Léon Gaumont.
La société Gaumont, durant sa longue histoire, a relevé pratiquement tous les défis technologiques : le cinéma parlant, mais aussi le cinéma couleur avec notamment son procédé trichrome appelé Chronochrome4 4 La couleur dans le fonds Louis Gaumont a fait l’objet d’une communication lors des Journées du patrimoine organisées en septembre 2007 à la Cinémathèque française. Cet article en est le prolongement..
|
|
Dossiers et typologies
|
||
La thématique de la couleur représente un demi-mètre linéaire d’un fonds qui en mesure huit et demi. Elle concerne trente dossiers dont les bornes de date sont comprises entre 1902 et 1946. Principalement en langue française, ces archives comprennent des documents manuscrits, dactylographiés, imprimés, dont la typologie va du brevet au matériel de promotion en passant par les notes, les rapports, la correspondance ou encore les coupures de presse. Le grand intérêt de ces dossiers réside dans le fait qu’ils permettent d’aborder de bout en bout la chaîne technico-commerciale de la société Gaumont. Ainsi des outils de synthèse recensent les brevets, dont certains sont présents dans le fonds. Des comptes rendus manuscrits de laboratoire révèlent les essais chimiques pour les émulsions. La correspondance renferme les secrets des tractations, dévoile les modes de fonctionnement professionnels et la culture d’entreprise des établissements Gaumont.
|
||
|
Le développement technique
|
||
Le procédé Chronochrome utilise un film noir et blanc. Lors de la prise de vues, le rayon lumineux passe par trois objectifs alignés verticalement, pourvus chacun d’un filtre coloré (bleu, rouge ou vert), et impressionne simultanément trois images. À la projection, un dispositif similaire restitue une image en couleur.
|
||
|
Brevets et inventeurs
|
||
Le fait que les établissements Gaumont comptent un service spécifiquement dévolu aux brevets est la preuve de l’intérêt porté par Léon à la recherche technique et à son développement commercial. D’après les documents qu’il produit, on comprend que ce service est chargé de la collecte et de l’inventaire des brevets.
Sous la cote LG609-B69 est classé le dossier « 102 F », outil de synthèse en deux parties établi en 1931, qui répertorie chronologiquement les brevets déposés en France ayant un rapport, de près ou de loin, avec des procédés couleur d’images fixes ou animées entre 1902 et 1931.
La première partie est constituée d’une « table des matières des brevets français », dans laquelle la recherche se fait aux noms des inventeurs, classés par ordre alphabétique, et d’une « table analytique dressée d’après la classification décimale » des brevets.
|
||
|
|
La seconde partie du dossier est un tableau répertoriant les brevets dans l’ordre chronologique des dépôts et qui, outre les dates de dépôt, reprend pour chaque brevet le numéro d’enregistrement, le titre, le nom des inventeurs, la description de l’invention ou du procédé, ainsi que le numéro de série sous lequel le brevet est enregistré dans la table analytique citée précédemment.
|
|
|
Ces documents – on ne peut que saluer la rigueur et la méthode de travail mises en oeuvre pour leur réalisation – sont remarquables de par leur conception qui offre plusieurs entrées de recherche (nom de l’inventeur, date ou numéro de dépôt, intitulé ou numéro de série analytiques). Ils sont aussi très intéressants pour les informations qu’ils contiennent. Croisés avec d’autres documents tels que la correspondance, des coupures de presse ou des rapports techniques, ils participent à la mise en contexte des brevets, à la compréhension des influences techniques, de l’impact des enjeux économiques et de la concurrence… Les chercheurs qui consultent ce dossier en mesurent pleinement l’intérêt et les limites. Malgré une exhaustivité qui ne peut être certifiée, ces documents se posent comme un outil incontournable pour tout travail relatif à la couleur antérieur à 1931.
|
|
|
1913, une année charnière
|
|
|
Devant leur volonté de proposer une offre nouvelle au public et de faire un retour sur investissement, les établissements Gaumont commercialisent en 1913 leur procédé trichrome, le Chronochrome. En France, le 4 avril a lieu l’inauguration de la première salle équipée avec des appareils de projection Chronochrome : le Gaumont-Color55 Paris-Palaces ou le temps des cinémas (1894-1918), Jean-Jacques Meusy, Paris, CNRS, 1995.. À New York, en juin de la même année, est initié un début d’exploitation commerciale au théâtre de la 39e Rue.
|
|
|
|
La démonstration du Chronochrome aux usines Kodak de Rochester
|
||
En août 1913, George Eastman6 6 George Eastman (1854-1932), inventeur et industriel américain, fut le créateur de la société Kodak, connu dans le monde entier pour ses appareils et ses films photographiques et cinématographiques. invite les établissements Gaumont à faire une démonstration de leur procédé au sein du laboratoire de recherche de Rochester (USA), qui a juste un an d’existence. Cette visite est relatée dans deux dossiers d’archives en particulier, les cotes LG611-B70 et LG614-B70.
Ces dossiers contiennent en langue française quelques documents contractuels, d’autres techniques, un rapport quasi journalier de Charles Gaumont et des coupures de presse en langue anglaise, augmentés d’un lot de correspondance entre Léon Gaumont et George Eastman rendant en partie compte du séjour des techniciens français à Rochester.
|
||
|
La lecture de ces différents documents nous plonge dans le contexte technique de l’époque, et notamment la concurrence directe qui oppose le Chronochrome au Kinemacolor, procédé bichrome exploité depuis plusieurs années. Dans sa lettre du 30 décembre 1913, Léon Gaumont mentionne l’exploitation du Kinemacolor à Paris et en prédit l’échec commercial, alors que, dans les faits, l’exploitation du Chronochrome, coûteuse et compliquée, aura moins de retentissement que celle du procédé anglais.
|
|
|
Dans le dossier LG614-B70 subsiste un extrait de la convention passée entre les établissements Gaumont et George Eastman. Ce document intitulé « Extrait du contrat » recense tous les appareils envoyés aux usines de Rochester. Le procédé français est complexe car les phases stratégiques de conception du film couleur, à savoir la sensibilisation du film, la prise de vues, le développement et enfin la projection du film nécessitent un appareillage, une expérience et un soin particuliers. La complexité du procédé oblige Léon Gaumont à envoyer à ses frais trois de ses techniciens, dont son fils Charles, pour former le personnel de Rochester à la manipulation des appareils.
La lecture du rapport écrit par Charles Gaumont entre août et novembre 1913 laisse transparaître la complexité de ces manipulations. En businessman aguerri, George Eastman cherche avant tout à mesurer la facilité d’utilisation du procédé français et la possibilité de réaliser des bandes cinématographiques en couleur qui se démarquent des panoramas réalisés par les Français – qu’il juge sans valeur. À sa demande, Charles Gaumont forme le personnel de la célèbre American Biograph Company. Malheureusement, le procédé est encore trop expérimental pour pouvoir satisfaire la société de production et ses metteurs en scène.
|
||
|
La reconnaissance historique
|
|
|
Parallèlement à la visite outre-Atlantique de Charles à George Eastman, Léon Gaumont multiplie les présentations du Chronochrome.
|
|
|
Un procédé hors normes
|
||
Les limites techniques du procédé apparaissent rapidement. Que ce soit dans le rapport manuscrit de Charles Gaumont ou dans la lettre de Léon Gaumont, la pellicule reste la première difficulté, notamment l’amélioration de la sensibilité de l’émulsion. Les trois filtres du Chronochrome, absorbant beaucoup de lumière, ne permettent pas de tourner par mauvais temps ni en studio. Par ailleurs, le traitement particulier de la pellicule et le format spécifique expliquent les difficultés d’approvisionnement et les coûts élevés. On comprend alors pourquoi la production de ces films se spécialise dans les panoramas et autres scènes pittoresques baignés de lumière. Le procédé offre peu de possibilité pour les fictions réalisées en studio. Devant le manque de diversité des sujets et une production peu importante, la salle du Gaumont-Color revient très rapidement à une programmation traditionnelle et ferme définitivement ses portes en 1916. Sans doute faut-il chercher les raisons de cet échec du côté des différentes contraintes, qu’elles soient techniques ou financières, et dans la situation d’une industrie française troublée par la Première Guerre mondiale.
|
||
Malgré la fermeture du Gaumont-Color, le procédé trichrome est repris en 1919 par les opérateurs Gaumont pour cinématographier le défilé du 14 Juillet et les fêtes de la victoire. Le film intitulé Le Défilé de la victoire est projeté au Gaumont-Palace. Le carton d’invitation pour la première renseigne au passage sur les difficultés du rendu lors de la projection. Ce film devient l’emblème triomphant d’un procédé qui n’a pas eu le succès commercial escompté.
Pourtant, aujourd’hui encore77 Dans le cadre des Journées du patrimoine organisées en septembre 2007 a été projeté le film La Grèce pittoresque (Gaumont, 1912). lorsqu’on assiste à la projection d’un film Chronochrome, on est saisi par la beauté des images. La pâle beauté des couleurs et la finesse du grain de l’image font, de ces vues pittoresques, de véritables aquarelles animées. On regrette alors que ce procédé ait été un échec commercial et qu’il n’y ait pas eu plus d’images en « couleurs naturelles » pour ravir l’oeil du spectateur et lui faire oublier un instant qu’en matière de cinéma, l’art est indissociable de l’industrie.
|
|
|
De l’archiviste aux chercheurs
|
||
Loin d’être une analyse, cet article est une présentation de la thématique de la couleur dans le fonds Louis Gaumont. Ces dossiers d’archives relatifs au procédé couleur et plus précisément au Chronochrome offrent aux chercheurs qui voudraient retracer les années d’expérimentations de la couleur un ensemble rare et précieux du contexte et de la matière première scientifique, technique et économique de l’époque.
Le rôle de l’archiviste consiste, comme le faisait en son temps le service des brevets des établissements Gaumont, à répertorier les documents dont il a la charge, à les conditionner pour qu’ils traversent le temps, en trouvant un équilibre difficile entre deux actions antinomiques : consultation et conservation. Il consiste aussi à formaliser des outils d’aide à la recherche, mais il s’arrête là où commence celui du chercheur : exploiter, interroger la somme incroyable d’informations collectées par Louis Gaumont. Bien que l’exposition n’ait jamais eu lieu, la collecte des archives aura eu le mérite de constituer, de conserver et de transmettre une mémoire vouée à disparaître.
|
||
Fondation Federico Fellini
Une fondation dont le but est de promouvoir et sauvegarder l'oeuvre de Fellini. Le site propose des informations bio-filmographiques, des photos et des textes.
Le répertoire des fonds d'archives présente toutes les archives consultables à la BiFi (espace chercheur) avec un bref descriptif de chaque fonds.