La Cinémathèque française propose, du 10 juin au 2 août, de (re)découvrir l'oeuvre du cinéaste espagnol Luis Buñuel. Pour accompagner cette rétrospective, l'auteur explore, après un rapide tour d'horizon des ouvrages disponibles à la bibliothèque de la Cinémathèque française, cinq livres susceptibles d'éclairer le parcours du cinéaste et d'aider à une meilleure compréhension de son oeuvre.
Comment évaluer la place d’un cinéaste dans l’histoire du cinéma ? La trace écrite suscitée par son oeuvre, non seulement durant ses années d’activité mais aussi après sa disparition, est un indicateur précieux. Prenez Buñuel. La bibliothèque de la Cinémathèque française offre à ses lecteurs une cinquantaine d’ouvrages consacrés au maître, publiés entre les années 1950 et aujourd’hui : monographies, biographies, livres d’entretiens, catalogues d’expositions ou de rétrospectives, exégèses éclairant des thèmes (le rêve, l’imaginaire), des genres (les films documentaires), des périodes (mexicaine) ou des aspects méconnus de sa création (l’oeuvre littéraire). Certains, enfin, sont dédiés au découpage ou à l’analyse d’un seul film bénéficiant, à différents titres, d’une visibilité particulière dans la filmographie du cinéaste : Viridiana, Las Hurdes, Los Olvidados. La grande variété des langues (français, italien, anglais, espagnol, catalan, allemand) suffit à prouver le rayonnement mondial d’une oeuvre réalisée tour à tour dans trois pays principaux : la France, l’Espagne et le Mexique.
|
|
||
|
-Buñuel Auge des Jahrhunderts par Yasha David, éd. Kunst
und Ausstellung der Bundesrepublik, Bonn, 1994
(catalogue d'exposition) -"Los Olvidados Una pelicula de Luis Buñuel", collectif, éd. Fundacion Televisa, Santa Fe (Mexique), 2004 (analyse de films) |
|
Dans le registre de la « biographie à l’américaine », à base d’entretiens, on retiendra l’ouvrage de John Baxter sobrement baptisé Buñuel (Fourth Estate, 1994). Qualifiée de « meilleur livre de cinéma de l’année » par le critique d’Irish Times, cette publication a bénéficié du témoignage des principaux collaborateurs du cinéaste, mais aussi d’un accès à la mémoire familiale via le concours de son fils Juan Luis Buñuel.
Au rayon « catalogue », celui de l’exposition « Buñuel 100 años / 100 ans », publié en 2000 par l’Institut Cervantes, mérite d’être salué11 Voir également le compte rendu de cet ouvrage.. D’un grand format carré, bilingue français-espagnol, l’ouvrage réunit une précieuse documentation, principalement de nature iconographique. On retiendra notamment le chapitre « Son oeuvre et son temps », sorte d’album personnel et professionnel agrémenté de citations du maître en guise de légendes. Plus précieux encore, le chapitre « Obsessions », qui, à l’aide de photogrammes tirés de ses films, permet, mieux qu’un discours, de mettre à nu des thématiques récurrentes autour de la « faune », des « rituels et symboles », ou encore des « objets quotidiens ».
|
Preuve de l’intérêt persistant de la critique française pour l’oeuvre de Buñuel, l’édition hexagonale se taille la part du lion dans cet ensemble. Le premier ouvrage rédigé en français paraît en 1962, sous la plume d’Ado Kyrou et dans la fameuse collection « Cinéma d’aujourd’hui » de Seghers, quelques mois après la sortie mouvementée de Viridiana. Se réclamant du surréalisme, l’auteur a toute légitimité pour explorer l’oeuvre du signataire de L’Âge d’or. Pour fermer la marche de l’historiographie buñuellienne, le livre de Charles Tesson, paru en 1995 dans la collection « Auteurs » des Cahiers du cinéma, s’impose. Cette fois, l’auteur s’est attaché à arracher le cinéaste aux étiquettes successives (surréalisme, néoréalisme, etc.) pour mieux « appréhender ce moment où Buñuel s’extrait du moule esthétique et politique de l’air du temps afin de poursuivre sa route en solitaire ».
Parmi tous ces ouvrages disponibles, en voici cinq sélectionnés avec pour seuls critères leur diversité formelle et la place qu’ils occupent dans l’historiographie buñuellienne. Cinq ouvrages susceptibles d’éclairer le parcours du cinéaste et de mettre en lumière la genèse d’une oeuvre dont la richesse interprétative semble, encore aujourd’hui, inépuisable.
|
|
Alain Bergala, Luis Buñuel, Le Monde / Cahiers du cinéma, 2008.
|
||
Enseignant de cinéma à Paris-III et à la Fémis, Alain Bergala est surtout connu pour ses travaux sur Godard, Rossellini ou Kiarostami, ainsi que pour ses essais sur l’enseignement du cinéma à l’école. Publié récemment dans la collection « Les grands cinéastes », Luis Buñuel ne s’adresse pas aux spécialistes, mais souhaite plutôt donner quelques clés à ceux qui découvrent son oeuvre.
À contre-courant d’une mode qui prétend éclairer l’oeuvre à la lumière de la biographie, Bergala affirme qu’il y a dans le cinéma de Buñuel « quelque chose d’unique et d’irremplaçable », impossible à réduire à son parcours ou à ses influences culturelles. Et Bergala d’égrainer ce qui l’a séduit et touché chez le cinéaste : le « moment radieux d’apparition de l’image », son goût pour le récit et cette tension permanente entre les yeux ouverts (le réel) et les yeux fermés (le rêve). L’ouvrage est divisé en trois grandes parties, qui découpent de façon rigide la carrière et la vie du maître, guidant le lecteur dans un parcours fléché et sans surprise, dont les arrêts sont clairement balisés. Entrecoupant ce récit linéaire, quelques brèves incises viennent préciser les sources d’inspiration, souligner les figures obsessionnelles ou encore scruter les fondements de son esthétique à travers des microanalyses filmiques. Ce sont ces textes qui, en mettant à nu les modes d’écriture propres au cinéaste, constituent la meilleure part de l’ouvrage, la plus personnelle et la plus pertinente à la fois.
|
||
« Le raccord Buñuel » vient ainsi éclairer « l’une des pièces maîtresses de sa poétique ». Et Bergala de citer, en illustration, le raccord mental à retardement de Viridiana ou encore la pratique de raccord entre deux personnages éloignés dans l’espace. Pour « Le rêve de Pedro » dans Los Olvidados, l’auteur souligne que, là où d’autres auraient été tentés par la surenchère technique pour signifier le basculement dans une autre dimension, Buñuel fait le choix de la simplicité, optant pour le ralenti et des raccords cut. Dans « Le spectateur indésirable », Bergala observe combien la caméra de Buñuel incarne souvent un spectateur malvenu, chassé, résolument indésirable. Enfin, « Une pédagogie du désir – Tristana » dévoile les stratégies érotiques du cinéaste : un morcellement de corps féminins devenus littéralement « intouchables ».
|
|
Luis Buñuel, Entretiens avec Max Aub, Pierre Belfond, 1991.
|
||
« On dirait les comptes rendus d’une longue et minutieuse enquête de police, comme pour répondre à la question : quel crime a commis Luis Buñuel ? » Jean-Claude Carrière a raison : cet ouvrage épouse la forme d’une enquête, convoquant non seulement le principal suspect, Buñuel lui-même, mais aussi ses complices, Francisco García Lorca – le frère du poète –, son ami Rafael Alberti, Louis Aragon et quelques autres. Celui qui a pris la tête de l’enquête n’est autre que Max Aub (1903-1972), le dramaturge et critique espagnol. Les entretiens se déroulent en 1969 au Mexique, où les deux hommes sont en exil. Max Aub n’a plus que trois ans à vivre et Buñuel est déjà vieillissant, appareillé en raison de sa surdité. Dans le corps du livre, l’auteur définit son projet : « Ce que je voudrais tenter, c’est un portrait en mouvement, où le lecteur pourrait trouver le vrai Buñuel. Quelque chose comme Le Nu descendant un escalier22 Allusion à l’oeuvre de Marcel Duchamp, peinte en 1912. . Et puis notre époque y serait présentée, en petits morceaux, mais des morceaux entiers, au moins pour quelque temps. » Le projet n’est pas simple lorsqu’on sait combien Buñuel cultivait le goût du secret. « Cela m’embête de parler de moi. Cela m’a toujours embêté », déclarait-il à tout bout de champ. De plus, la figure est difficile à saisir en raison de ses facettes multiples et contradictoires. Buñuel est un Espagnol indécrottable, mais il a peu vécu en Espagne ; c’est un athée invétéré, marqué à tout jamais par l’ambiance religieuse de son enfance ; enfin, c’est un personnage subversif qui vit bourgeoisement.
|
||
Au gré de trois longues conversations, Buñuel évoque ses années de jeunesse, Paris et les surréalistes, Hollywood, le Mexique, ses activités à l’ambassade d’Espagne à Paris, l’exil. L’éclairage sur les années de formation s’y révèle particulièrement précieux. Malgré des études chez les jésuites de 6 à 13 ans, Buñuel affirme : « À 17 ans, je ne croyais plus à rien. » Très jeune, il est marqué par la notion de péché, la peur des maladies vénériennes et les images de la mort. Ses premières lectures sont plus tournées vers les sociologues et philosophes que vers les littérateurs. L’Origine des espèces de Darwin laissera ainsi une empreinte indélébile. Au cinéma, la révélation viendra de la vision, au Vieux-Colombier, des Trois Lumières de Fritz Lang. « Pour la première fois, j’ai senti la possibilité pour moi de communiquer aux autres ma façon de comprendre le monde. » Dans la discussion à bâtons rompus, qui n’évite pas les redites, Buñuel fait preuve d’une grande liberté pour parler de ceux qu’il a connus : Gala, la femme de Dalí, qu’il déteste, Georges Sadoul, accusé de n’avoir jamais compris ses films, etc. Au fil de pages bruissantes de rencontres et d’anecdotes se dessine, par petites touches, le portrait d’un honnête homme avec ses faiblesses, ses contradictions et ses emportements.
|
|
Luis Buñuel, Mon dernier soupir, Robert Laffont, 1982.
|
||
« Je me rappelle, en 1979 et 1980, toutes les ruses que je dus déployer pour décider Luis à écrire avec moi Mon dernier soupir, se souvient Jean-Claude Carrière33 Préface d’Entretiens avec Max Aub (Luis Buñuel, Belfond, 1991). . Dix-sept ans de travail en commun, plus de deux mille repas pris en tête à tête, une très longue intimité m’avaient amené à le connaître d’aussi près qu’il était possible […]. Pourtant, il ne voulait pas se raconter. “Non, non, répétait-il, aujourd’hui n’importe qui publie le récit de sa vie, la camériste de Mussolini, le cuisinier de Rockefeller !” Rien à faire. Pour le décider, j’écrivis un chapitre entier, à la première personne. J’y parlais des plaisirs de l’alcool, du tabac, des mystères féconds des bars. Il s’y reconnut et se mit au travail. »
Bien que n’ayant pas été écrit de la main de Buñuel, Mon dernier soupir peut être considéré comme sa véritable autobiographie, l’ouvrage dans lequel il s’est le plus livré et le plus impliqué dans l’écriture. Jean-Claude Carrière, le scénariste attitré de ses six derniers films, l’a longuement interviewé et écouté, en Espagne et au Mexique, retracer son itinéraire, entre deux séances de travail consacrées à l’écriture de films. Même si ses questions ont été gommées pour ne laisser place qu’à un récit linéaire à la première personne, il est évident que ce livre n’aurait jamais vu le jour sans la complicité des deux hommes.
|
||
Mon dernier soupir est découpé en une vingtaine de chapitres chronologiques, avec, ici et là, quelques incises en forme de respirations sur les « plaisirs d’ici-bas », les « rêves et rêveries » ou encore l’athéisme. Sa particularité est notamment d’éclairer quelques périodes auparavant méconnues de la vie de Buñuel. Citons deux exemples parmi d’autres. Entre 1917 et 1925, Buñuel séjourne à la résidence des étudiants de Madrid. Il y étudie l’agronomie, les sciences naturelles et la philosophie, mais découvre aussi la « génération de 98 », des écrivains désireux de revitaliser la vie culturelle, se lie d’amitié avec les poètes Rafael Alberti et Federico García Lorca, le peintre Dalí. Ce séjour aura, de son propre aveu, une influence déterminante sur le cours de sa vie. Autre période méconnue : fin 1930, Buñuel est envoyé en mission d’observation dans les studios américains par le directeur de la branche européenne de la MGM. Fasciné par le pays, il y rencontre quelques-uns des plus grands cinéastes de l’époque, Chaplin en tête, mais ne parvient pas à se frayer un chemin dans cette industrie dont le fonctionnement lui échappe.
|
|
Maurice Drouzy, Luis Buñuel, architecte du rêve, éditions Lherminier, 1978.
|
||
Licencié en théologie, jadis enseignant de cinéma à l’université de Copenhague, le nom de Maurice Drouzy est inextricablement attaché à celui de Dreyer, dont il fut le biographe avec Carl Th. Dreyer, né Nilsson (Cerf, 1982). Présenté comme un « essai d’enquête sur un travail de production », son ouvrage sur Buñuel est le premier paru en France à couvrir la totalité de la carrière du cinéaste, d’Un chien andalou (1928) à Cet obscur objet du désir (1977). Reprenant à son compte une conception forgée dans le champ littéraire, l’auteur y annonce dans un chapitre liminaire son intention de ne plus traiter les films comme des « oeuvres » mais comme des « produits », à ne plus considérer le cinéaste comme un « auteur » mais comme un « artisan et travailleur ».
|
||
Prenant ses distances avec les précédents exégètes français de Buñuel (notamment Ado Kyrou et Freddy Buache), Drouzy se refuse à placer Un chien andalou et L’Âge d’or au pinacle. Sans nier leur importance historique et esthétique, il indique que ces films, avant-gardistes et marginaux, ont conduit Buñuel dans une impasse. Il lui faudra accepter les contraintes commerciales, accepter de fabriquer un produit répondant à la demande du marché pour trouver sa place dans l’industrie cinématographique… ainsi que la liberté de détourner et pervertir les règles imposées !
|
Maurice Drouzy est également l’un des premiers (sinon « le » premier) à se débarrasser de l’appréhension de l’oeuvre à travers le prisme biographique. Les films de Buñuel ne sont pas lyriques, anticléricaux et violents parce que lui-même le serait. Par contre, l’auteur ne se prive pas de parfois recourir à la biographie pour éclairer l’oeuvre, évoquer les efforts nécessaires pour arriver à ses fins ou les obstacles qui se sont dressés sur sa route.
L’ouvrage est enfin indispensable car il propose une analyse d’ensemble des dernières productions du cinéaste, de Belle de jour au Fantôme de la liberté. On regrettera cependant que Cet obscur objet du désir, sorti quelques mois avant la parution du livre, soit « expédié » en quelques lignes hâtives. Ce qui est certain, c’est que Drouzy refuse de voir dans ces films un ressassement de thèmes favoris qui assimilerait Buñuel à un vieillard répétant inlassablement les mêmes blasphèmes éculés. Il le décrit au contraire comme un cinéaste debout qui, en dépit de la gloire et des honneurs qui se sont abattus sur lui, continue à creuser le même sillon : la subversion de l’ordre idéologique, politique et religieux dominant.
|
|
Freddy Buache, Luis Buñuel, L’Âge d’homme, 1970.
|
||
Journaliste et littérateur, cinéphile fervent, le nom de Freddy Buache est associé à l’histoire de la Cinémathèque suisse, dont il fut le fondateur puis le directeur jusqu’en 1996. Sa monographie de Buñuel s’attache à évoquer la genèse des principaux films du maître et à en étudier la réception. Bien que chronologique, son approche prend soin de mettre en valeur les thèmes majeurs, plus ou moins enfouis, qui travaillent l’oeuvre, par exemple l’athéisme pour La Mort en ce jardin.
L’essai s’ouvre avec L’Âge d’or (1930), film emblématique, « cri en faveur de la liberté » pour lequel Buache ne cache pas son admiration et auquel il confère une valeur matricielle et fondatrice, de nature à éclairer toute l’oeuvre future. Désireux de dégager le film de sa gangue, de cet « engouement snobinard pour les prouesses techniques », il souligne combien il « porte en soi l’exaltation du surréalisme » et ferraille pour lui redonner sa juste place dans l’avant-garde révolutionnaire. Une place que plus personne aujourd’hui ne se risquerait à lui contester.
|
||
La période mexicaine est résolument et ouvertement minorée par Buache, qui ne sauve que quelques titres parmi beaucoup d’autres, El (1952) et Los Olvidados (1950) en tête. Si le premier obtient ses faveurs, Buache refuse cependant de le ravaler au rang de simple étude psychologique. Selon lui, la richesse du film est d’offrir une coupe horizontale de cette société mexicaine hypocrite et de dévoiler les mêmes structures oppressives que dans L’Âge d’or.
Dans la période espagnole, Viridiana brille d’un éclat singulier et justifie toutes les attentions de Buache, qui en restitue patiemment la genèse. Pour lui, pas de doute, le film est une « synthèse fulgurante de toutes [les] créations [de Buñuel] », un « chef-d’oeuvre » qui « rejoint la violence hors mesure et l’ouragan porteur de feu de L’Âge d’or ».
|
Après plusieurs projets avortés, Le Journal d’une femme de chambre marque, en 1963, le retour en France de Buñuel. L’exégète évoque le mauvais accueil critique du film tout en saluant la fidélité du cinéaste à l’oeuvre originale d’Octave Mirbeau. Son approche consiste à voir dans l’oeuvre une « dialectique de la liberté, de la révolte et de l’amour ». Enfin, Belle de jour d’après Joseph Kessel (1967) est la dernière oeuvre du maître à recueillir tous les suffrages de Buache. Selon lui, il s’agit d’une « oeuvre de maturité » à laquelle il sait gré d’avoir su éviter les « pièges de l’onirisme cinématographique et les poncifs de l’avant-garde ».
|
Fondation Federico Fellini
Une fondation dont le but est de promouvoir et sauvegarder l'oeuvre de Fellini. Le site propose des informations bio-filmographiques, des photos et des textes.
Le répertoire des titres de périodiques présente les titres consultables à la BiFi, avec pour chacun d'eux une notice de présentation historique. La collection contient plus de 400 titres de périodiques.