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Clowns au cinéma - Un livre de Pierre Étaix
Accompagné des textes de Jean-Claude Carrière et d'une postface de Niel Sinyard. Photographies de Victor Ede

Conversation entre Odile Étaix et Emmanuel Dreux*

La rétrospective Laurel et Hardy qui se tient du 9 décembre 2009 au 11 janvier 2010 à la Cinémathèque française est l'occasion de revenir sur un ouvrage exceptionnel de Pierre Étaix, véritable hommage aux burlesques américains. Le livre est commenté par Odile Étaix et Emmanuel Dreux, tous deux spécialistes du burlesque et des clowns.

Le livre

 
La couverture du coffret protégeant le livre.
Emmanuel Dreux : Clowns au cinéma est un livre-objet, on pourrait l’appeler un « livre-cinéma-objet ». On a en main quelque chose de précieux, qui évoque un objet de cinéma (appareils, lanternes, illustrations à animer). La couverture du livre suggère d’ailleurs une projection de film. Quelle est la genèse de cet ouvrage ?
Odile Étaix : C’était, au départ, une commande de 12 dessins sur des personnages burlesques pour un calendrier. Mais Pierre Étaix n’avait pas envie de faire ce qu’il avait déjà fait dans ses précédents ouvrages : dessiner. Après les burlesques, l’idée de la photographie, et surtout l’idée du jeu, se sont rapidement imposées. Pour lui, les films de burlesques sont forcément liés à l’univers du jeu et donc à l’enfance. Pierre a eu l’idée de représenter ces personnages burlesques à travers des jouets d’enfant, des cubes, des dominos, des figurines, des petites voitures ou des petits trains. Il a créé tous les personnages mais également tous les décors. Certains objets ont été créés à partir de jouets préexistants mais d’autres, comme la petite voiture, ont été entièrement faits à la main avec divers matériaux : bois, cartons, papiers, etc.
Ce projet de calendrier n’ayant pas abouti, les objets sont restés sur des étagères. Le photographe Victor Ede, en les voyant, a proposé de leur donner une nouvelle vie. C’est ainsi que ce projet d’ouvrage est né.
ED : Une chose est frappante : Pierre s’est amusé à trouver les matériaux et les jeux qui reflètent le mieux chaque personnage.
OÉ : Oui, chaque objet est travaillé en fonction de la personnalité du comique, de sa gestuelle, de sa singularité. Même si certaines photos font penser à certains films, Pierre n’a pas voulu renvoyer à un film précis ou à une scène précise, mais a toujours travaillé sur le comportement et l’attitude du personnage en général. Par ailleurs, il n’a jamais travaillé à partir de photos, mais toujours à partir du souvenir qu’il gardait de ces personnages.
 
Couverture en cuir du livre. Celui-ci mesure 31x38 cm.
ED : Le travail sur la lumière, sur la profondeur, est extraordinaire.
OÉ : Oui, la rencontre avec Victor Ede a été déterminante. Ils ont travaillé pendant 6 mois. Chaque photo a nécessité de nombreuses prises de vue et plus d’une semaine de tournage. Je parle de tournage, car pour moi c’est, tant au niveau de la lumière que de la mise en scène, un travail cinématographique. C’est la rencontre entre un réalisateur et un chef opérateur où l’un va sublimer le travail de l’autre.
ED : Y a-t-il eu des essais différents pour chaque scène ?
OÉ : La mise en scène ne changeait pratiquement pas. C’est surtout d’un point de vue technique qu’il y a eu beaucoup de travail. Chaque photo a sa propre histoire, son propre travail. Il n’y a pas eu de systématisation du travail. L’idée était de trouver pour chaque photo non seulement la bonne lumière mais aussi la bonne profondeur, le bon mouvement, le bon volume, en allant vers un aspect tridimensionnel grâce, entre autres, à des jeux d’objectifs ou de focales différents.
L’idée était également de retrouver la qualité photo de ces films d’époque. Il y avait cette volonté de se rapprocher du velouté de la pellicule argentique d’antan et de travailler sur ces rapports de noir, de gris, de blanc, de faire jouer l’ombre et la lumière – même si certaines ombres sont parfois fictives.


 
Chaque photo est précédée d'un carton avec un texte de Jean-Claude Carrière et une fenêtre permettant de voir un détail de la photo. Lorsque les photos présentées ci-dessous sont appelées "Détail-fenêtre", c'est qu'elles reproduisent les fenêtres du livre.
ED : Je parlais tout à l’heure de livre-objet, car une des spécificités de ce livre est que ce sont des tirages originaux et non des impressions de photos.
OÉ : Pierre voulait en effet que ce livre soit unique. Pour que les photos soient vraiment belles, il fallait qu’elles soient vraies. Donc on ne pouvait pas faire de l’édition classique. Victor Ede a pu récupérer le dernier jeu de cartoline barytée. Chaque tirage est donc unique et peut être légèrement différent d’un ouvrage à l’autre. Il faut d’ailleurs rendre un hommage au tireur, qui a fait un travail d’artiste. De son côté, Julien Martial a fait un très beau travail de reliure : chaque exemplaire est entièrement fait à la main, de l’insertion des photos à la découpe des cartons en passant bien évidemment par la reliure.
Le livre a été édité en très peu d’exemplaires, tous numérotés : 12 reliés plein cuir et 24 pleine toile. La Cinémathèque française possède le cinquième exemplaire relié plein cuir.
Et pour compléter, il ne faut pas oublier la postface de Neil Sinyard, spécialiste du cinéma comique, qui parle de l’essence même du clown, et les textes de Jean-Claude Carrière, qui accompagnent chaque photo.
ED : Le livre se termine par la liste des acteurs, par ordre d’apparition, et des personnes qui ont participé au projet, un peu comme un générique de film. La boucle est bouclée…
 


Les photographies
 

Les douze photgraphies du livre.
Toutes les photographies du livre sont © Victor Ede / Pierre Étaix 2006


Photo n°1 : Keaton et le bateau en papier journal
 
Photo intégrale de Buster Keaton.
ED : Sur cette première photo du livre, on voit Buster Keaton tout petit, assis sur un bateau immense en papier journal. Ce bateau fait immédiatement penser à La Croisière du Navigator ou à The Boat. Dans le premier film il est tout seul ou presque sur un immense paquebot et dans le deuxième il construit lui-même son bateau. Le bateau, que l’on fait soi-même en pliant du papier journal, me fait penser à celui de The Boat, qui coule quand Keaton le met à l’eau.
OÉ : Oui, comme le côté illusoire du bateau qu’il construit, le bateau en papier journal a un côté dérisoire et fragile. Paradoxalement, Keaton est dans la position du guetteur, celui qui regarde au loin et va de l’avant. Le faire tout petit par rapport à ce grand bateau, c’est l’idée d’être seul face à l’adversité, comme lorsqu’il se bat seul contre une armée dans The General. Cette témérité l’amène à tout vaincre. En continuant quoi qu’il arrive, il devient une figure héroïque.
ED : Le papier journal me fait aussi penser à la scène d’un des premiers films de Keaton, The High Sign, où il déplie une feuille de journal qui s’avère beaucoup plus grande que lui, l’obligeant à monter sur un banc pour la déplier en entier. Et puis on reste dans le domaine du jeu puisque les enfants font des bateaux en papier. Pourquoi voit-on écrit dans ce journal la question suivante :« Où est passé Buster Keaton ? »
OÉ : Cela fait sans doute référence au fait que, pendant toute son enfance, le père de Pierre Étaix lui a beaucoup parlé de Buster Keaton, alors qu’il ne verra ses films qu’à partir de 1961 à la Cinémathèque. On a d’ailleurs souvent comparé Étaix à Buster Keaton mais, d’une part, il n’y a pas pour ce premier de comparaison possible et, d’autre part, il n’a pas pu se « nourrir » de Buster Keaton. Lorsqu’il crée le personnage de Yoyo en l’affublant du même chapeau plat que celui de Keaton, il ne le connaît pas encore. C’est pour cela que la comparaison lui semble toujours incongrue.
Photo n°2 : Fatty Arbuckle
 
Détail de la photo de Fatty.
OÉ : Sur cette photo, Fatty Arbuckle se trouve à un stand de tir de fête foraine. Mais c’est Fatty la cible : on lui tire en plein coeur. Ce coeur qu’il a « gros comme ça » est un coeur brisé, blessé par les accusations de viol et de meurtre qui mirent fin à sa carrière.
ED : Oui, d’ailleurs au-dessus de lui, la balance de la justice n’est pas très équilibrée. En voyant cette image, on a un sentiment immédiat d’empathie pour ce personnage qui, en fin de compte, ne jouait que des personnages sympathiques, peut-être trop sympathiques. À l’écran, c’est un personnage qui est toujours débordant, envahissant, « trop » amoureux, « trop » gourmand, etc. Les faits montrent qu’il a été victime de son personnage, de ce qu’il représentait par sa façon de tout dévorer,de croquer la vie. Sa carrière a été brisée pour ces raisons-là.

Photo n°3 et 11 : Chaplin et Max Linder
 

En haut, détail-fenêtre de la photo avec le grafitti de Max Linder. En bas, photo intégrale avec Max Linder sur une affiche.

OÉ : Pierre et Victor ont fait deux photos associant Charlie Chaplin et Max Linder. Max Linder est à chaque fois représenté sur un mur de brique, une fois sous forme de graffiti et une autre sous forme d’affiche (signée de Losques) qui existe réellement.
ED : Peux-tu m’expliquer pourquoi Max Linder est associé à Chaplin ?
OÉ : Si Pierre associe toujours Charlot à Max Linder, c’est qu’il y a une filiation entre les deux personnages. Charlot était au départ un personnage peu sympathique, toujours renfrogné, donnant constamment des coups de pied. C’est un vagabond, un tramp un peu vulgaire avec son haut-de-forme et ses moustaches tombantes. Et c’est en voyant les films de Max Linder – star universelle à l’époque – que Chaplin a fait évoluer le personnage de Charlot vers plus de dignité, plus de finesse, plus de noblesse, tout en restant un tramp. Si Max Linder apparaît sur un mur, c’est un peu l’idée de l’image universelle, comme la pub Cadum à l’époque.
Sur la première photo, la petite figurine de Charlot tient en laisse un gros chien quatre fois plus grand que lui. Cela fait évidemment référence à Une Vie de chien et à l’éternelle errance du vagabond.
ED : On parle souvent de la double personnalité de Charlot, à la fois vagabond et dandy. Le personnage de Max Linder est certes un dandy, mais il a aussi un côté vagabond, qui erre de coeur en coeur, de salon en salon. Sur la deuxième photo, le petit vagabond dans la rue regarde le dandy sur son affiche. L’ombre de Charlot est très imposante, pourtant elle ne touche pas Max Linder. Il y a cette idée que Linder en haut de son affiche est resté un maître pour Chaplin, même si la gloire de Chaplin a un peu occulté la sienne et celle des autres burlesques.
OÉ : Personne à l’heure actuelle ne reconnaît la silhouette de Linder comme on peut reconnaître immédiatement celle de Charlot. Il est toujours assez difficile de voir des films de Max Linder. Il n’a pas acquis auprès du grand public une vraie reconnaissance. Cette affiche écornée est là pour nous le rappeler.

Photo n°4 : W.C. Fields
 
Détail de la photo de W.C. Fields.
ED : Cette photo est une de mes préférées. On voit la tête de W. C. Fields frappant de plein fouet un jeu de quilles.
OÉ : C'est l’idée que W. C. Fields est comme un éléphant dans un magasin de porcelaines. Ce qui a intéressé Pierre au-delà du jeu de quilles, de la tête ronde, de la boule avec le gros nez de W. C. Fields, c’est l’idée du mouvement des quilles qui tombent alors même que la tête de Fields reste nette. Plusieurs prises ont été nécessaires pour arriver à ce résultat.
ED : L’idée du jeu de quilles est intéressante : ce jeu exige d’être adroit pour renverser les choses, et W. C. Fields, qui était jongleur, faisait preuve à l’écran d’une très grande adresse dans la maladresse.

Photo n°5 : Laurel et Hardy : première catastrophe
 
Photo intégrale
OÉ : On devine sur cette photo les silhouettes de Laurel et Hardy dans une voiture partant au loin et laissant derrière eux des débris mécaniques. Pour l’anecdote, Pierre voulait la maquette de la Ford T. Il l’a cherchée dans le commerce pendant longtemps sans succès et s’est résolu à la construire lui-même. Il a pour cela superposé des feuilles de papier trempées dans l’eau, qui, en se solidifiant, ont produit un carton extrêmement fort. Cette petite voiture que Pierre a ensuite peinte et vernie mesure 30 cm par 15. Plus tard, elle a été donnée en cadeau à Jerry Lewis. Il fallait voir la tête de Jerry quand il a ouvert la boîte. C’était un enfant de 5 ans à qui on offrait un cadeau !
Les personnages ont été réalisés à partir de deux petites figurines totalement retravaillées pour arriver à la ressemblance de Stan Laurel et Oliver Hardy.
ED : On reconnaît immédiatement Laurel et Hardy, même s’ils sont un peu dans l’ombre.
OÉ : Oui, ce qui évidemment les caractérise, c’est l’idée du gros grand et fort et du petit un peu malingre, leur silhouette en somme.
ED : Les débris laissés par leur voiture sont représentatifs de leurs nombreux déboires : ils sont spécialistes des voitures qui se décomposent au fur et à mesure qu’elles avancent, ou qu’ils démontent pièce par pièce. Malgré cela, ils poursuivent leur voyage. On ne sait pas où ils vont mais on est presque certain qu’ils vont continuer leurs disputes…
 
Photo n°6 : Harry Langdon
 
Détail-fenêtre de la photo d'Harry Langdon.
OÉ : Avec cette photo, nous sommes vraiment dans l’enfance avec un Harry Langdon au visage poupin très maquillé et ce corps de poupée en barboteuse. Il regarde fasciné cette femme de sable, objet de tous ses désirs. Car dans les films de Langdon, l’adversité ou la personne qui complique tout, c’est la femme.
ED : Cette femme de sable plantureuse qu’il a sculptée beaucoup plus grande que lui pourrait être une mère – elle en a tous les attributs –, et en même temps, ce personnage enfantin a des désirs d’adulte. Le personnage d’Harry est très souvent infantilisé par les héroïnes. Parfois elles voudraient bien qu’il soit un homme, un dur, mais cela n’est pas dans son caractère.
OÉ : Je pense que Pierre fait référence, entre autres, au film Tramp, Tramp, Tramp, qui l’a fortement marqué, où Langdon tombe amoureux d’une femme sur une affiche. L’idée de la sculpture de sable renvoie à la représentation de la femme qui n’est qu’une illusion.

Photo n°7 : Buster Keaton et les cops
 
Détail-fenêtre de Buster Keaton.
OÉ : Au départ, la mise en scène de cette photo était différente. Pierre avait peint chaque figurine des cops avec un visage particulier. Puis l’idée de la foule, de la fuite et de la poursuite – celle des Fiancés en folie ou de Cops – s’est imposée. C’est pourquoi une partie des cops sont de dos, traquant Buster Keaton.
ED : Buster s’est réfugié sur un immense K, qui fait aussi penser évidemment à l’univers de Kafka. Oppressé, entouré, surveillé, acculé… l’issue qu’a trouvée Buster pourrait paraître illusoire, et en même temps ce solide K le laisse hors d’atteinte. C’est tout Keaton que de paraître à la fois fragile dans des situations qui le dépassent, et à la fois solide, indestructible, inventif dans sa manière de vaincre l’adversité. Cet étrange K est sans doute le résultat de ses talents de constructeur.
OÉ : C’est par la mise en scène que Pierre va à la quintessence de chaque personnage. Il travaille vraiment la singularité de chacun, leurs univers, leur manière d’y réagir.
Photo n°8 : Les Marx Brothers
 
Photo intégrale des Marx Brothers.
OÉ : Le fait que les Marx Brothers soient représentés sur une scène de théâtre est très important. En effet, contrairement à la plupart des burlesques, qui viennent du music-hall ou du cirque, les Marx viennent du théâtre. Leur mise en scène, la position de leur caméra est toujours frontale, comme si on était toujours face à un décor de théâtre.
ED : C’est d’autant plus vrai que, souvent, avant de tourner un gag, ils l’essayaient sur la scène d’un théâtre, pour tester son efficacité en public. Certaines scènes d’anthologie, comme la cabine dans Une Nuit à l’opéra (1935), ont d’abord été répétées sur scène et ensuite filmées en studio avec plusieurs caméras.
OÉ : Les Marx sont représentés sous forme de cubes de 5 cm de haut et ont tous été dessinés par Pierre. Ils sont représentés chacun plusieurs fois, parfois avec leur instrument de musique préféré, parfois dans une position qui les caractérise.
ED : Par exemple, la façon de représenter Groucho par plusieurs cubes décalés, avec le cou très en avant, les jambes très en arrière et le cul en l’air, est typique de sa démarche. Et cette multiplicité est très caractéristique des Marx. C’est leur façon de jouer. Ils peuvent être partout à la fois et en même temps, dans certaines scènes, ne jamais se rencontrer.
OÉ : L’idée du cube, c’est vraiment l’idée du jeu mais aussi celui de la roublardise, celle de Chico en particulier, qui, on le sait, était un joueur invétéré. Le dé à une face avec lequel il joue en est une preuve.

Photo n°9 : Harold Lloyd
 

À gauche, détail-fenêtre et à droite détail de la photo de Harold Lloyd.

OÉ : L’univers du jeu est cette fois-ci présent à travers la tour de Meccano à l’envers et par Harold Lloyd représenté sous forme de pantin. Harold Lloyd est en déséquilibre. On ne sait pas ce qui va lui arriver, s’il va tomber ou non. En même temps, malgré la catastrophe imminente, il ne perd pas son chapeau ou ses lunettes, sa cravate ne se retourne pas. Il est toujours impeccable et ne perd pas sa dignité.
ED : D’une certaine façon, Pierre réinvente l’image mythique d’Harold Lloyd suspendu à une horloge. Cette image-ci renvoie à un autre de ses films, où on le voit marcher sur des poutrelles en haut d’un gratte-ciel.
OÉ : Pierre ne voulait pas faire référence à un film en particulier. C’est le personnage qui l’intéresse et ici, c’est la mise en danger du personnage, son côté cascadeur qui est important, renforcé par la notion de vertige due au choix d’angle de prise de vue et par l’abîme de plus en plus noir.
ED : Pierre a réussi à recréer le spectaculaire propre à Lloyd grâce à cette perspective, à cet instant choisi en plein déséquilibre.

 

Photo n°10 : Laurel et Hardy : deuxième catastrophe
 
Détail de la photo de Laurel et Hardy.
OÉ : Pierre a tellement été marqué dans son enfance par Laurel et Hardy qu’il a décidé de faire une deuxième photo avec ce duo mythique. On retrouve la même petite voiture et les mêmes petites figurines, et bien sûr on reste dans l’univers du jeu avec ce mur de dominos. Comme toujours, c’est Stan Laurel qui défonce le mur et, comme toujours, c'est Oliver Hardy qui en fait les frais puisqu’il se retrouve sous une pile de briques. Et on peut très bien imaginer la suite : le sourire de Laurel alors qu’il n’a pas encore compris que c’est de sa faute. C'est ce que l’on appelle le slow burn, « comprendre en deux temps ».
ED : Et le malheureux Hardy qui ne va pas tarder à nous regarder pour nous faire constater à nouveau dans quel état il se trouve. Ils sont là dans toute leur splendeur ! Combien de fois les a-t-on vus dans cette situation ? C’est tout le génie de leur tandem que de sans cesse réinventer le chemin qui conduira à cette image inévitable.
Photo n°12 : Buster Keaton et le train
 
Détail de la sculpture de Buster Keaton.
OÉ : On termine le livre par une autre image de Buster Keaton, ce qui prouve que pour Pierre, Keaton est une figure incontournable. Cette silhouette de Keaton, toujours dans la position du guetteur, est assez imposante puisqu’elle mesure 30 cm de haut. Elle a été sculptée en bois par Pierre bien avant ce projet photographique. Elle est intéressante puisqu’elle joue sur les rapports de masse. La tête et le corps étant très en avant par rapport aux jambes, c’est la masse des bras qui fait office de balance.
ED : Après la fragilité du personnage de la toute première photo, le caractère monumental de la sculpture montre le côté indéracinable du personnage, le côté héroïque de celui qui ne se laisse jamais emporter. Évidemment, le petit train qui passe sous ses jambes rappelle forcément le train de The General.
OÉ : Là, pour le coup, c’est un vrai jouet, un vrai petit train. Mais si Pierre pouvait refaire cette photo, il la mettrait en scène différemment. Il ne mettrait pas la sculpture et le train de profil, mais il mettrait Buster de face, comme une arche grandiose sous laquelle passe le train.


 

Dédicaces de Pierre Etaix, Jean-Claude Carrière et Victor Ede sur l'exemplaire de la Cinémathèque française






Merci à Pierre Étaix, Victor Ede, Odile Étaix, Emmanuel Dreux.  
Mise en forme : Bertrand Keraël.


Vous pouvez consulter le livre de Pierre Étaix à l'espace chercheur de la Bibliothèque du film sur rendez-vous. Cote : RES 1884


Rétrospective Laurel et Hardy du 9 décembre 2009 au 11 janvier 2010 à la Cinémathèque française.




* Odile Étaix, docteur en esthétique cinématographique, spécialiste du comique au cirque et au cinéma. Chargée de cours à l'université Paris 8 et en BTS audiovisuel.
Emmanuel Dreux, docteur en cinéma, chargé de cours à l'université Paris 8, auteur de l'ouvrage "Le Cinéma burlesque ou la subversion par le geste", L'Harmattan, collection "Esthétiques", 2007

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