La Cinémathèque française Bibliothèque du cinéma
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Journée d'études "Cinéma en relief : la 3D à portée de main ?"
1ère partie

Compte rendu de Benjamin Esdraffo

Le 17 décembre dernier, au lendemain de la sortie sur les écrans du film de James Cameron Avatar, a eu lieu à la Cinémathèque française une Journée d'études consacrée à la question du relief au cinéma. Initiée par le Conservatoire des techniques cinématographiques, cette Journée entend penser la 3D en termes historiques, techniques, économiques et esthétiques, à l'heure où les studios hollywoodiens se tournent de plus en plus vers ce procédé pour donner un nouveau souffle au cinéma en salles. Cela n'est pas nouveau : au cours de l'histoire, le relief a régulièrement été envisagé comme le sauveur d'une industrie en perte de vitesse (face à la télévision, aux jeux vidéo, au téléchargement). Cette fois sera-t-elle la bonne ? Quelles leçons peut-on tirer du passé, et à quoi ressemblera le cinéma en relief du futur ?
Dans un premier temps la journée a abordé notamment l'aspect historique et économique du genre. C'est ensuite de l'esthétique de la 3D qu'il a été question mais ce fut surtout l'occasion d'entendre la parole de l'enthousiaste Lenny Lipton, venu tout exprès des Etats-Unis (voir seconde partie du compte rendu).

Archéologie du relief
 
Coupe de tronçonnage glabellaire (Eugène-Louis Doyen, in "Archives de Doyen", 1910-1911). Collection T. Lefebvre.
Dans la vie, comme lorsque l’on regarde un film en relief, c’est au niveau du cerveau, et non de l’oeil, que le « miracle de la stéréoscopie » s’accomplit. Thierry Lefebvre apporte un éclairage scientifique sur la manière dont l’être humain perçoit le relief. C’est à l’arrière du globe oculaire qu’un objet regardé se reflète, mais pas au même endroit selon chaque oeil. Deux images légèrement dissemblables sont formées selon une différence d’angle correspondant à la distance entre nos deux pupilles. Chaque oeil recevant une image bidimensionnelle, c’est notre cerveau qui va recréer une vision en trois dimensions. Le principe de la stéréoscopie va essayer de leurrer ce principe. Les images en relief existent depuis le xixe siècle, sous deux formes : l’anaglyphe (deux images, cyan et rouge, presque superposées, qui se regardent avec une paire de lunettes appropriée) ou l’image double (qui se regarde avec une visionneuse ou un jeu de miroirs).
Laurent Mannoni retrace les différentes étapes des inventions en ce domaine, dont le but fut d’atteindre le plus grand réalisme possible. Le premier stéréoscope à réflexion et à dessins géométriques de Charles Wheatstone date de 1838. En 1849, Wheatstone suggère à Joseph Plateau de combiner la stéréoscopie et le Phénakistiscope, et en 1852 Jules Duboscq donne naissance au Bioscope. En 1867, le Photobioscope de Henry Cook et Gaetano Bonelli permet le visionnement d’un disque en verre portant sur sa périphérie des couples d’images animées. Du côté de l’enregistrement stéréoscopique des différentes phases d’un mouvement, Louis Ducos du Hauron dépose en 1864 le brevet d’une caméra stéréoscopique équipée de 580 objectifs (il décrira également le procédé de l’anaglyphe). Mais c’est Étienne-Jules Marey qui, en 1887, réussit le mieux à rendre le relief : différentes figurines réalisées à partir de clichés chronophotograhiques et placées dans un Zootrope reconstituent un vol de goéland. En 1890, William Friese-Greene met au point la première caméra stéréoscopique à film, et en 1892 le Mutoscope à double image est créé aux États-Unis. En 1904, Lucien Bull (un élève de Marey) fait des expériences de physiologie du mouvement en prenant 1 500 photos par seconde en vues stéréoscopiques. En même temps se développent d’autres techniques : la technique dite « anaglyphique », le procédé avec lunettes à volets électriques, plus tard le relief sans lunettes (en URSS et en France, mais ces expériences furent peu fructueuses).

retrouver ce média sur www.ina.fr
En France, une expérience de relief sans lunette vit le jour à partir de 1936. Celle-ci est présentée en 1963 dans l'émission "pages des sciences". Jacques Bloch Morhange s'entretient avec Fred Orain, président de la commission supérieure technique du cinéma, et François Savoye, inventeur de ce procédé de cinéma binoculaire : le cyclo-stéréoscope.
Document INA non présenté lors de la Journée 3D.

 

Relief et cinématographe : vers un premier âge d’or
 
Publicité pour "Bwana le diable" de Arch Oboler dans "La Cinématographie française" du 21 mars 1953.© DR
Kira Kitsopanidou retrace les différentes étapes du développement de la 3D dans le cinéma américain, une histoire qui commence dans les années 1910 et qui est marquée par la concurrence de systèmes divers. La première projection publique de courts métrages stéréoscopiques (Edwin S. Porter) a lieu en 1915, et le premier long métrage en relief, The Power of Love (Nat Deverich), sort en 1922. Plusieurs courts métrages sont produits dans les années 1920 et 1930, parmi lesquels Audioscopiks (1936), premier film en relief à être sélectionné pour les Oscars. En 1941, la MGM construit sa propre caméra 3D et produit Third Dimensional Murder (George Sidney). Mais c’est dans l’après-guerre que la 3D va connaître le succès avec l’apparition d’un système fondé sur la polarisation, Natural Vision, nécessitant un écran métallisé et deux projecteurs synchronisés. Arch Oboler tourne en 1952 Bwana Devil selon ce procédé. Le film étant un succès, beaucoup de studios lui emboîtent le pas avant de développer leurs propres outils : Paravision à la Paramount, Clear Vision à la Fox, etc. – la course est lancée. En avril 1953, J’ai vécu deux fois (Lew Landers, Columbia) et, juste après, L’Homme au masque de cire (André de Toth, Warner) sont des succès. Ce dernier film est même présenté en stéréo 4 pistes, qui sera souvent employée comme un équivalent sonore au relief. Universal arrive sur le marché le mois suivant avec Le Météore de la nuit (Jack Arnold). Le film sort en 3D, puis en 2D, selon un principe qui va se répandre de plus en plus. Walt Disney sort le même mois Melody (Ward Kimball et Charles A. Nichols), et à la fin de l’été la Fox sort Inferno (Roy Ward Baker). Pourtant, l’engouement pour la 3D tombe dès la fin de l’année. La Warner avait annoncé 22 films en 3D pour 1953 – seuls 5 le furent réellement.

 

 
Affiche de "Le crime était presque parfait" d'Alfred Hitchcock, 1953 sorti en 2D. il fallut attendre 1982 pour que le film sorte en 3D. © DR
On se tourne de plus en plus vers les petits budgets, on laisse tomber la stéréophonie et la couleur, on essaie de baisser les coûts. 1954 marque la dernière sortie d’un film en 3D pour la plupart des studios. Même Le Crime était presque parfait est en fait exploité en 2D. On peut s’interroger sur les raisons de cet échec : faible qualité des productions, scores en salles décevants, et surtout concurrence de l’écran large, qui va vite prendre le dessus (en 1954, 4 000 salles sont équipées pour la 3D, tandis que 9 000 le sont pour le Cinémascope). Les inconvénients techniques sont nombreux : perte de synchronisation entre les deux projecteurs dès qu’une copie est abîmée, pause souvent obligatoire durant la projection (sauf dans les salles équipées de quatreprojecteurs), lunettes peu confortables. On reproche aux studios leur opportunisme : installations techniques faites trop rapidement, films relevant essentiellement de la série B, et qui souvent sont de simples remakes. Dans les films produits par la Columbia, seules 5 à 10 minutes sont en relief. La Warner essaiera de changer cette image avec des productions plus ambitieuses, mais demeure l’idée de voyeurisme, de spectaculaire, de sensationnalisme. Deux systèmes fonctionnant avec une bobine simple, ce qui permettrait de limiter les coûts, sont mis au point : les systèmes Nord et Pola-Lite. Mais ils sont encore plus délicats à utiliser, et surtout ne sont pas compatibles entre eux, ce qui conduit les films à devoir se partager le marché. La 3D nécessitant deux fois plus de pellicule, un système compliqué et des techniciens spécialisés, les studios vont revoir leurs stratégies – principalement au profit de l’écran large.

 

Couverture du n°134 de "La Technique Cinématographique" de juillet 1953 titrant "Hollywood tourne en 3D" et schéma expliquant le Natural vision. (pour voir l'article en entier sur le cinéma en relief, cliquer sur l'image. © DR

 

Publicité pour "L'homme au masque de cire" d'André de Toth, 1953 in "Le Film français" n°461 du 8 mai 1953.
Publicité pour "Sangaree" d'Edward Ludwig, 1953 in "Le Film français" n°480 du 25 septembre 1953. © DR
En France, comme l’explique Guillaume Vernet la presse corporative est dans l’ensemble favorable au relief dès 1952 et encourage les salles à s’équiper pour diffuser les films américains sur le point de débarquer. En mars 1953, la CST  penche en faveur de la 3D, précisant que l’écran large et le son stéréophonique peuvent donner l’idée du relief, mais pas un « vrai » relief. Après la sortie au printemps 1953 de Bwana le Diable et de J’ai vécu deux fois, L’Homme au masque de cire et Sangaree (Edward Ludwig) suscitent l’enthousiasme, et des aides de l’État sont mises en place pour contribuer au financement des équipements des salles (32 salles sont alors équipées pour la 3D, 80 le seront à la fin de l’année). En décembre, Le Météore de la nuit est le cinquième film américain en relief à sortir en France, bientôt suivi d’Arena. Tous deux sont des échecs : en fait, l’engouement pour la 3D a faibli depuis l’été au profit de l’arrivée du Cinémascope, et dès 1954 le cinéma en relief devient marginal. Comme aux États-Unis, les films vont désormais sortir en deux versions, une version en relief et une version plate, les exploitants ayant le choix entre deux copies plates ou une copie en 3D. Fin avril 1954, la Columbia distribue Fort Ti (William Castle), premier film tourné en relief à sortir seulement en version plate. On ne prévient même pas la presse de ce subterfuge destiné à amoindrir les coûts. Sur 30 longs métrages 3D sortis en 1953-1955, 7 le seront en pur relief, 4 en version double, 19 en version plate. L’accueil des films hollywoodiens en 3D n’aura été enthousiaste que durant quelques mois. Mais cette vague aura été importante, car elle constitue l’un des premiers jalons dans le développement de ce qu’on appellera plus tard les « nouvelles images ».
 
 
"Le fantôme de la rue Morgue", bien que sorti aux États-Unis en 3D comme le prouve cette affiche originale, n'est sorti en France qu'en 2D tout comme "L'Étrange créature du lac noir".
Affiche américaine de "Fantôme de la rue Morgue" de Roy Del Ruth, 1953 © DR.
Affiche française de "L'Étrange créature du lac noir" de Jack Arnold, 1954
Constantin Belinsky © ADAGP, Paris 2009.

 

Lire la deuxième partie du compte rendu de la Journée d'études.

Voir la programmation de la Journée d'études « Cinéma en relief : la 3D à portée de main ? »

Voir le compte rendu sur le livre de Kira kitsopanidou et Joël Augros "L'economie du cinéma américain. Histoire d'une industrie culturelle et de ses stratégies", éditions Armand Colin, coll."cinéma",2009

Tous les documents iconographiques proviennent des collections de la Cinémathèque française sauf mention contraire.


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