Du 17 mars au 15 mai 2010, la Cinémathèque française programme l'intégralité de l'oeuvre de Julien Duvivier (1896-1967). L'occasion, entre autres, de redécouvrir Pot-Bouille programmé le 25 avril, un de ses grands succès des années 1950, vu à travers le prisme des archives du film conservées dans les collections de la Cinémathèque.
Au bonheur des dames (1929) clôturait la période muette de Julien Duvivier et célébrait sa rencontre avec Octave Mouret, le capitaine d’industrie imaginé par Émile Zola. Vingt-huit ans plus tard, Pot-Bouille (1957) lui permet de renouer avec le même personnage, cueilli cette fois dans ses années d’apprentissage.
Dans la vaste entreprise de « passage à la moulinette » du patrimoine littéraire français auquel le cinéma hexagonal des années 1950 se livre avec une fureur jamais égalée, Zola n’échappe pas à la curée. En quelques années, Thérèse Raquin de Marcel Carné, Nana de Christian-Jaque et Gervaise de René Clément se bousculent sur les écrans en rangs serrés.
Mais au-delà de cette « fièvre Zola », qu’est-ce qui a bien pu séduire Duvivier et ses complices (Léo Joannon, Henri Jeanson) dans l’ascension sociale d’Octave Mouret et la description des coulisses d’un immeuble bourgeois parisien sous le Second Empire ? Peut-être le nombre et la richesse des personnages qui permet au cinéaste de renouer avec une structure de film à sketches, style Un carnet de bal (1937), qu’il affectionne particulièrement. Pour titiller ses spectateurs, Duvivier n’hésite pas à expliquer à un journaliste « sa » relecture du roman :
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« J’ai trahi Zola dans la mesure où la lecture de Pot-Bouille, avec son univers sordide, sa cruauté et les vices des bourgeois décrits avec un naturalisme souvent outrancier, laisse une impression désespérée. Pourtant, je ne crois pas avoir trahi l’esprit du livre. J’ai traité Pot-Bouille en comédie (1) ».
L’entorse la plus sévère à l’oeuvre originale se situe à la fin de l’adaptation. On y voit un très sévère procureur de l’Empire répéter chez lui une plaidoirie parfaitement hypocrite sur la « dignité des maisons ». Une plaidoirie qui ne manque pas de sel et figure en bonne place dans le copieux scénario de 219 pages, conservé dans le « Fonds Anne et Gérard Philipe » de la Cinémathèque française.
C’est à New York, où il est en déplacement, que le comédien découvre l’adaptation de Pot-Bouille et fait aussitôt part de son enthousiasme au cinéaste : « Cher Monsieur Duvivier,
Merci de m’avoir fait envoyer si vite le script. Je n’ai pas pu lâcher le manuscrit avant d’être arrivé au bout. Le travail de condensation est aussi brillant que ce que vous promettiez. La chute est aussi sévère que le roman le voulait, j’en ai beaucoup aimé l’invention (…). J’ai beaucoup de plaisir à la pensée de commencer bientôt le travail…(2) ».
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Trois mois plus tôt, avant même d’avoir lu l’adaptation, Philipe a signé son contrat d’engagement pour incarner Octave Mouret :
« L’engagement prendra effet entre le 25 avril et le 6 mai 1957 pour une durée de douze (12) semaines consécutives (…). Il vous sera alloué à titre de rémunération la somme de 37,2 millions de francs (3) ».
Un confortable cachet qui arrive à point nommé après l’échec cuisant des Aventures de Till l’Espiègle (1957) que Philipe a non seulement co-réalisé et interprété, mais aussi en partie financé.
Pour compléter la distribution, Duvivier engage Danielle Darrieux pour incarner Caroline Hédouin, la directrice du « Bonheur des Dames ». Le rôle de Berthe, une des filles Josserand, est moins évident à pourvoir. Le cinéaste hésite à engager Danny Carrel. Sa prestation dans Porte des lilas et le soutien de Gérard Philipe, qui fut son partenaire dans Les Grandes Manoeuvres, finissent par le convaincre. Micheline Luccioni et Anouk Aimée complètent ce « bouquet charmant et fortement érotisé (4) ».
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Pot-Bouille s’inscrit dans la vague des coproductions franco-italiennes de l’après-guerre. Pour l’occasion, Duvivier retrouve ses producteurs de Pépé le Moko (1936), les frères Raymond et Robert Hakim (Paris Film Production), situés à la croisée du cinéma classique français et des premiers assauts de la modernité cinématographique (de Chabrol à Antonioni).
Les archives du Crédit National, société financière créée par l’État afin de soutenir l’industrie cinématographique française, éclairent un aspect plus méconnu du financement du film : ce sont les fructueux bénéfices engrangés par Notre-Dame de Paris de Jean Delannoy, sorti sur les écrans le 19 décembre 1956, qui ont permis aux frères Hakim de financer en partie Pot-Bouille grâce à un système d’« acompte sur l’aide à la production (5) ».
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Dans le même registre du financement, le devis conservé dans les archives de la Cinémathèque française fournit quelques indications précieuses. Le plan de travail prévoit neuf semaines de tournage (et non plus douze, comme à l’origine), à partir du 6 mai 1957. Le budget total, d’un montant de 321 millions de francs, est très supérieur à la moyenne de ceux des films de la période, située d’ordinaire autour de 120 millions. Il s’explique en partie par les cachets des interprètes-vedettes (69 millions), plus que par le coût des décors, pourtant nombreux et raffinés, signés Léon Barsacq (18 millions).
La Cinémathèque française conserve six dessins de Pot-Bouille, révélant quelques-uns des principaux décors du film. L’un d’eux, un lavis de petit format (25 x 33 cm), est proche, par sa facture, d’une illustration de presse. Doté des grandes lignes du décor et de l’indication de ses principales sources lumineuses, il représente le hall de l’immeuble bourgeois où résident et se croisent ses habitants.
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Le tournage, commencé le 6 mai 1957 aux studios de Boulogne-Billancourt se déroule sans heurts. Mais au moment d’attribuer son visa d’exploitation au film, la commission de contrôle voit rouge. Elle menace d’interdire le film aux moins de 16 ans en raison d’une conclusion pour le moins amorale : la fameuse plaidoirie sur la « dignité des maisons » déjà évoquée. Désireux de sauver leur investissement, les frères Hakim obtempèrent et suppriment sans hésitation cette fin. L’honneur est sauf, leur compte en banque aussi !
La première du film a lieu le 18 octobre 1957 au cinéma Normandie (Paris), devant le tout-Paris du négoce et de la finance, des arts et des lettres. Jeander, le critique de Libération, s’amuse beaucoup de l’effet miroir. « Ce gratin parisien se détendit, heureux et ravi de cette peinture féroce de la bourgeoisie du Second Empire (6) ».
Mais ces persiflages n’ont pas de prise sur le box-office… Le film est un succès public incontestable. Sorti en première exclusivité dans trois salles parisiennes, le film totalisera près de 300 000 entrées, ce qui le classe en huitième position pour la saison 1957-1958.
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La critique, elle, est plus partagée. « C’est du cinéma de boulevard, facile et superficiel, complaisant et futile (7) », s’emporte Roger Fressoz. Plus modéré, Jean de Baroncelli regrette que « les épisodes dramatiques ou sordides du livre soient devenus à l’écran des scènes sentimentales ou vaudevillesques (8) ». Mais nombreux sont ceux qui défendent l’oeuvre. Tandis que Louis Chauvet déclare avoir trouvé du « charme et de l’agrément (9) » à Pot-Bouille, Claude-Marie Trémois estime sans hésiter que c’est « sans doute le meilleur film de Duvivier (10) ».
Dans la foulée de sa sortie française, Pot-Bouille inaugure une jolie carrière internationale glaneuse de devises, carrière dont témoigne en partie la revue de presse conservée à la Cinémathèque française. Elle commence par New York (novembre), puis Londres (décembre), où le film est baptisé The House of Lovers. En juin 1959, il est même distribué au Mexique sous le titre aguicheur de Los Amantes de Paris. La référence à Zola est passée à la trappe au profit d’un cliché international et éternel : « le séducteur français », variante hexagonale du « latin lover ».
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1 Julien Duvivier, « Pourquoi j’ai trahi Zola », Les Lettres françaises, n° 694, 31 octobre 1957.
2 Brouillon de lettre de Gérard Philipe à Julien Duvivier, 11 avril 1957.
3 Contrat de Gérard Philipe, 11 janvier 1957.
4 Yves Desrichard, Julien Duvivier - Cinquante ans de noirs destins, BiFi/Durante, 2001.
5 Crédit National, dossier FDIC 129, CN 1122-B551
6 Jeander, « Pot-Bouille », Libération, 23 octobre 1957.
7 Roger Fressoz, « Pot-Bouille », Témoignage chrétien, 5 novembre 1957.
8 Jean de Baroncelli, « Pot-Bouille », Le Monde, 23 octobre 1957.
9 Louis Chauvet, « Pot-Bouille », Le Figaro, 21 octobre 1957.
10 Claude-Marie Trémois, « Pot-Bouille », Radio Cinéma Télévision, 3 novembre 1957.
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