Pendant le tournage de Voici le temps des assassins de Julien Duvivier (1956), Danièle Delorme, l'actrice principale, recevait d'Armand Thirard, le directeur de la photographie du film, des bouts de pellicule des différentes scènes tournées. Delorme en faisait faire alors des tirages papier qu'elle insérait consciencieusement dans son scénario. La rétrospective intégrale de l'oeuvre de Julien Duvivier, du 17 mars au 15 mai 2010, est l'occasion de découvrir ce très beau document déposé par Danièle Delorme à la Cinémathèque française, et d'étudier le travail de scénariste du cinéaste.
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Au début de l'année 1956, Julien Duvivier réalise un chef-d'oeuvre crépusculaire, où se résume son regard paranoïaque sur les femmes et sur les jeunes générations… Il s'agit de Voici le temps des assassins (le titre est emprunté à Rimbaud et à une complainte que chante Germaine Montero au générique). Avec l'aide de son vieux complice Maurice Bessy, le cinéaste pose un cadre naturaliste : celui d'un restaurant des Halles, où règne un grand cuisinier qui a les traits assagis de Jean Gabin… Mais peu à peu, le film va virer au cauchemar gothique après l'arrivée d'une jeune inconnue. Elle séduit le quinquagénaire dont elle brigue la fortune, et l'éloigne de son fils adoptif (Gérard Blain), avant d'assassiner celui-ci qui menaçait de révéler ses mensonges.
L'idée de génie de Duvivier, c'est d'avoir confié le rôle de Catherine à Danièle Delorme, gentille vedette de films « Belle Époque » (Gigi, Miquette et sa mère…). Avec sa gueule d'ange et sa diction suave, elle rend encore plus terrifiant le machiavélisme de son personnage. De cette rencontre inattendue, il reste un précieux témoignage : la version du scénario que possédait Delorme, et qu'elle a donnée, entre autres documents, à la Cinémathèque française.
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Description minutieuse des décors et des personnages
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Vient ensuite le découpage proprement dit, où selon un usage cher à Duvivier, l'image et le son sont décrits en continuité (et non sur deux colonnes séparées). À chaque entrée de plan (le film en compte 372), la place de la caméra est indiquée, avec une précision variable. S'il y a lieu, on mentionne le recours à un raccord studio ou à une transparence. Le plus remarquable, c'est l'extrême exactitude dans la description du décor ou des personnages. Dès la première séquence, la « toile de fond » que constituent les Halles est plantée, avec un sens du détail qui se renforcera par la suite : « L'encombrement des Halles est à son comble. C'est le moment où les camions repartent vers les campagnes, où les équipes de balayeurs se sont emparés (sic) de la chaussée, et la débarrassent des caisses, cageots vides, sacs, détritus de toute sorte. Des flics harcèlent les balayeurs, rabrouent les marchands qui s'attardent encore à placer leurs invendus. Des ménagères resquillent avec leur cabas, des commerçants avec leur camionnette stationnent dans des endroits interdits et se font houspiller par les flics. Ad libitum. »
S'il arrive, exceptionnellement, que certains éléments soient laissés en suspens, chaque figure du drame est campée de A à Z, dans son aspect physique pour commencer : Catherine (« Dix-huit à vingt ans. Elle est vêtue assez pauvrement. Son allure est un peu province. Visiblement c'est la première fois qu'elle vient là ») ; son ancien amant (« Il a un visage ravagé, des yeux de fou, un peu hagards, une barbe de plusieurs jours ») ; un clochard (« C'est un personnage cent pour cent pittoresque »), etc. Les auteurs vont jusqu'à la connotation sociologique pour certaines silhouettes (« Deux B.O.F. assez vulgaires se présentent à la porte »), voire jusqu'à des considérations psychologiques, qui apparentent ce scénario à un véritable roman : « Cette vue lui inspire un étrange sentiment. Jalousie ?… Curiosité ?… » Ou encore : « Catherine n'a pu s'empêcher de réagir. (…) Qu'est-ce que tout cela veut dire ? Sa force de dissimulation semble en défaut. » Il n'est pas jusqu'aux indications de jeu qui ne soient présentes sur le papier – notamment pour la séquence de l'assassinat, à travers la crise de larmes mêlées au rire qui secouera Danièle Delorme.
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Des dialogues supprimés
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Enfin, ce document fait apparaître tous les dialogues sacrifiés (au tournage ou au montage ?). Ces suppressions sont parfois suggérées par une grande croix en travers du texte, ou bien par des petites croix qui le recouvrent. Elles semblent être de trois ordres : simplification et resserrement du dialogue (c'est ainsi que la tirade rabelaisienne du président du club des cent kilos se verra sensiblement « amaigrie ») ; escamotage des mots d'auteur et des traits satiriques personnalisés, qui faisaient du restaurant de Chatelin un microcosme cruel du parisianisme : « – D'abord, qu'est-ce qu'ils y connaissent à la restauration ? – La Restauration ? – Celle de la gueule… Pas celle de Louis-Philippe ! »
Disparaissent de même les bons mots des curés prévoyant de réviser le catéchisme pour absoudre la gourmandise, ou ceux du « vieux marcheur » (Aimé Clariond) : « Mademoiselle Garbel est à la littérature ce que vous êtes à la cuisine, mon cher… (…) Elle écrit actuellement un de ces romans… sexy, je ne vous dis que ça !… Gallimard va l'éditer… » Quant au nom du célèbre avocat Maurice Garçon, pour qui l'on réserve une table au téléphone, il sera remplacé dans le film par celui d'un anonyme. Comme si Duvivier, au bout du compte, avait voulu éviter toute ressemblance avec une réalité trop contemporaine.
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Troisième sorte de suppressions : celles qui touchent aux sous-entendus érotiques, ou aux situations jugées choquantes. Dans ce registre, le changement le plus important est celui qui affecte la fin du film, où Gabin poursuit Delorme jusque dans la chambre d'hôtel où elle s'est réfugiée. Dans le scénario, cette séquence se présente ainsi : « La porte de la chambre s'ouvre. Chatelin paraît. Le flic s'approche. Chatelin est accablé. Il dit simplement : « – Arrêtez-moi, je viens de tuer ma femme. » » Dans le film, c'est par le chien de Gérard que sera relayée la « némesis », Gabin se bornant à découvrir le corps sans vie de sa femme… Vingt ans après La Bête humaine, l'acteur a-t-il eu peur de ranimer son aura criminelle ? Duvivier a-t-il craint d'aller jusqu’au bout de son pessimisme ? Peut-être fallait-il (plus ou moins consciemment) que le « temps des assassins », ce soit seulement celui des jeunes.
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