Raymond Cauchetier fut, pour à peine une décennie, l'un des photographes majeurs du cinéma français, celui de la Nouvelle Vague. Après avoir consacré la première partie et la deuxième partie de son article à cette période, John Bailey, dans ce troisième volet, s'intéresse à la carière de Raymond Cauchetier avant et après cette parenthèse cinématographique et plus particulièrement aux photographies qu'il réalisa en Asie.
Une grande réalisation de l’Exposition coloniale de 1931 à Paris a été la réplique du célèbre temple d’Angkor Vat au Cambodge. Si les colonies françaises ne couvraient pas un ensemble aussi vaste que celles de l’empire britannique, la France exerçait toujours à l’époque une domination non négligeable en Extrême-Orient et cette exposition en était la preuve.
Alors âgé de onze ans, Raymond Cauchetier passe des heures à la fenêtre de la cuisine de son appartement tout proche du bois de Vincennes, admirant la splendide reconstitution du temple d’Angkor Vat, surtout la nuit lorsque de puissants projecteurs de D.C.A en illuminent les tours. Chaque fois qu’il a un instant de liberté, Raymond se rend à Vincennes, pour se perdre parmi les galeries surchargées de sculptures, tout en se promettant de visiter un jour le véritable site d’Angkor, au coeur d’une jungle certainement environnée de tigres, d’éléphants et de perroquets. Les sculptures du XIIe siècle du temple sont presque contemporaines de celles des églises romanes, que Cauchetier apprendra à connaître par la suite, parcourant plusieurs étés durant l’Europe à bicyclette. Un demi-siècle plus tard, elles feront l’objet d’un pan important de son travail. L’architecture et les précieuses sculptures d’Angkor Vat ont, à juste titre, pour les Cambodgiens, une valeur culturelle identique à celle que les cathédrales gothiques représentent pour les Européens.
Mais Raymond vient d’une famille modeste, sa mère est veuve, et il est souvent obligé de se rendre à pied à Vincennes, faute de pourvoir acheter le ticket de métro quotidien. Il désespère de pouvoir un jour aller au-delà des mers. Son désir de fuite l’amène à rêver de devenir aviateur. C’est l’époque glorieuse de l’Aéropostale. Saint-Exupéry, Mermoz et Guillaumet sont les héros de la jeunesse. Mais monter à bord d’un avion lui parait aussi impossible que d’aller parcourir les ruines lointaines des vieux temples khmers. C’est cependant ce rêve qui lui permettra de tenir bon, lors de la débâcle de1940, et plus tard, durant la guerre d’Indochine.
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Sept ans plus tard, après des études chaotiques, il obtient une bourse qui lui permet d’entrer dans une école d’ingénieur. À ce moment, le gouvernement français envoie des recruteurs de l’Armée de l’Air dans la plupart des établissements techniques. Raymond entrevoit alors la possibilité, jusqu’alors inespérée, de devenir pilote. Mais, en raison d’un déficit auditif de l’oreille droite, il est recalé pour la formation de pilote. En juin 1940, tandis que les troupes allemandes marchent sur Paris, Cauchetier gagne Montpellier en vélo pour rejoindre la base aérienne où il doit être moblisé. Lorsqu’il atteint le Sud, quinze jours plus tard, Paris est déjà envahi par les blindés de la Wehrmacht. Cauchetier sert néanmoins son pays, en montant des gardes nocturnes devant des hangars vides d’avions. Il se bat, certes, mais contre des hordes de moustiques assoiffés de sang. Voici une magnifique photo de Raymond en simple troufion, alors âgé de vingt ans, en 1940, à Montpellier. Pourtant, vingt-cinq ans plus tard, il sera décoré de la Légion d’honneur par le Général de Gaulle. Toujours, l’inattendu arrive.
Il nous est difficile aujourd’hui, à près de soixante-dix ans de distance, de comprendre la confusion et les émotions contradictoires d’une jeunesse sensible prise dans les tourments de l’Histoire et qui voit pendant plus de quatre ans la France occupée par le Troisième Reich allemand. Dès qu’il le peut, Cauchetier rejoint la Résistance. Membre d’un commando du célèbre Corps Franc Pommiès, il sera blessé plus tard dans les Vosges. Au sortir de la guerre, il est rappelé à Dijon, dans l’Armée de l’Air, où on ne sait trop quoi faire de lui. Faute de mieux, il est chargé de questions de presse, et ne se débrouille pas mal, puisque l’année suivante, il rejoint, à Paris, le Cabinet du Ministre de l’Air, pour y développer à l’échelon national, les méthodes qu’il avait employées au niveau régional. En 1951, il est affecté en Indochine, où la situation politique est confuse. La route d’Angkor semble enfin s’ouvrir pour Raymond.
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Entre autres missions, le Commandant de l’Armée de l’Air française en Extrême-Orient, le général Chassin, le charge d’asurer une émission hebdomadaire d’une heure sur les antennes de Radio France Asie, à Saigon. Cauchetier réalise plus de 150 reportages sur les zones de combat. En 1953, il est au coeur d’une attaque nocturne lancée par le Viet-Minh sur le camp retranché de Na San, au Tonkin. Un éclat d’obus tranche alors le câble de son microphone, mais il ne s’en rendra compte que plus tard, car, lors de l’attaque, il prend également des photos de la bataille, devenues aujourd’hui des documents historiques.
Le général Chassin le charge également de réaliser un album de photographies sur la vie du personnel de l’Armée de l’Air. Il compte utiliser des photos prises dans les unités aériennes, mais très peu sont dignes d’être publiées. Chassin l’invite donc à réaliser lui-même les photos. Faute de crédits officiels, il rassemble ses économies et achète le Rolleiflex qui sera son fidèle compagnon pendant plus de quinze ans, et même pour les photos de cinéma de la Nouvelle Vague. Il se rappelle le conseil que lui a donné un ami “Photographie au 1/125e de seconde, et choisis une ouverture de f : 11 s’il fait soleil, de f : 5.6 si le ciel est couvert, et de f : 8 entre-deux.” Ce fut là toute sa formation technique. Après avoir vu ses premières photos, Chassin l’encourage chaleureusement, et le considère comme un futur “grand photographe”. Les résultats sont en effet assez satisfaisants pour que Cauchetier publie en 1954 son premier album, qui renconre un succès tout à fait inattendu.
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Voici plusieurs images extraites de Ciel de guerre en Indochine. Cet ouvrage, sorti des presses d’Héliographia, à Lausanne, considérée à l’époque comme la meilleure imprimerie hélio du monde, est tiré à 6 000 puis à 8 000 exemplaires. Faute de financement officiel, les frais d’impression et d’édition sont entièrement couverts par souscriptions dans les mess des bases aériennes de toute l’Indochine. Il n’a jamais été commercialisé dans les librairies et reste aujourd’hui un document rare et précieux sur la présence française en Indochine.
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Dès le début de son séjour en Indochine, quelques heures de permission lui permettent de se rendre pour la première fois à Angkor. La beauté mystérieuse et solennelle des temples gagnés par la végétation va le bouleverser.
Pendant son service dans l’Armée de l’Air, mais également par la suite, Cauchetier arpente les rues et les ruelles de Saïgon, longe les canaux et les rizières de ses environs et prend des centaines de photos : paysans, scènes de la rue, de la vie des champs, inondations lors de la mousson ou incendies, sinistres dévastant des quartiers entiers et laissant leurs habitants démunis et à la rue. Il en fera un livre, Saïgon, publié à Paris par Albin Michel en 1955. Le romancier Graham Greene, qui vit à Saïgon à cette époque, sympathise avec Cauchetier et lui propose d’écrire la préface de son prochain ouvrage.
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Revenu en Indochine après avoir quitté l’Armée, Cauchetier commence enfin son travail sur les temples d’Angkor, qui durera plusieurs mois. C’est à ce moment qu’il recueille un bébé tigre affamé, capturé par des pirates de la jungle, qui ont tué sa mère au cours d’une chasse. Le bébé était en fait une jeune tigresse, qui reçut le nom de Bijou. Ils deviennent vite inséparables, et bien que Bijou, soit morte depuis longtemps, il parle encore d’elle comme si elle marchait encore sur ses talons.
Paradoxalement, c’est à ce moment que commence la période de la vie de Raymond Cauchertier consacrée au cinéma de la Nouvelle Vague, objet des deux premières parties de cet article.
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Bien plus tard, en 1967, il est invité à revenir au Cambodge par le roi Norodom Sihanouk, qui le charge de réaliser un ouvrage sur le pays et sur sa capitale, Phnom Penh, comme Raymond l’a fait jadis pour le Viet-Nam et Saigon. Tout ce dont il a besoin est mis à sa disposition : avions, hélicoptères, camions, assistants. Trois mois plus tard, lorsque tout est terminé, Cauchetier rencontre Sihanouk au Palais Royal pour examiner les images développées à Paris, et qu’il n’a pas encore vues. Il a alors la surprise d’être décoré pour la qualité du travail effectué.
Un coffre-fort climatisé est construit, pour protéger les films de la chaleur et de l’humidité tropicales. Ils sont désormais comme un trésor national. Plusieurs années plus tard, lors d’un séjour du roi en France, un coup d’état a lieu et le général Lon Nol prend le pouvoir. Mais il est lui-même renversé en avril 1975 par les Khmers Rouges. Ces derniers découvrent le “coffre-fort” et pensent qu’il contient de précieux bijoux. Ils l’ouvrent en le faisant sauter. Des milliers de photos partent en fumée. Heureusement Cauchetier a conservé les doubles de quelques unes d’entre elles. Elles sont ici reproduites.
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Cauchetier m’a raconté que, cette année là, après avoir passé une nuit dans la jungle d’Angkor Vat, il a voulu réaliser une photo aérienne du temple à l’aube, alors que les flèches du temple sortent de la brume environnante “comme une île dans une mer de brouillard”. Mais lorsque l’hélicoptère arrive sur place, la brume s’est entièrement dissipée. Bien que la photo qu’il a pu prendre le console en partie, il espère retourner un jour à Angkor, (il a aujourd’hui 90 ans) pour réaliser l’image parfaite qui existe toujours quelque part dans sa mémoire.
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Lorsque je travaillais sur les deux premières parties de cet article sur l’oeuvre de Raymond Cauchetier (sa période Nouvelle Vague), il m’a fait parvenir des dizaines d’images de la guerre d’Indochine ainsi que ses portraits particulièrement humains et émouvants des habitants de Saïgon. Il m’a également envoyé des images de son travail au Cambodge et à Angkor Vat à la fin des années 1960. J’ai également réussi à trouver plusieurs de ses ouvrages rares et épuisés.
Ces images électroniques, comme les pages jaunies des livres constituent non seulement un important document historique, mais aussi une vision sincère de la vie et de l’esprit des peuples asiatiques. Il est facile, dans ces premiers travaux, de retrouver le regard observateur et sensible qui a su capter les instants emblématiques du cinéma français des années 1960. Les photographies d’Indochine de Cauchetier font état d’une société qui s’est épanouie avant et a continué de s’épanouir après la fin de la domination française, un mode de vie qui n’a été ensuite brièvement mis à mal que par les opérations militaires ultérieures de l’Amérique. Bien que les images d’Indochine de Cauchetier aient fait le tour des États-Unis dans le cadre d’une exposition du Smithsonian Institute, de 1960 à 1967, son oeuvre hors cinéma reste encore largement méconnue en Occident, et même en France, alors qu’elle est glorifiée en Extrême-Orient.
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En 2005, le consul général de France, Nicolas Warnery, et le Maire de Saigon, devenu aujourd’hui Ho Chi Minh Ville, ont invité Raymond Cauchetier à revenir dans la capitale pour revoir les photos aériennes qu’il avait réalisées cinquante ans plus tôt, au retour de missions, en tenant son Rollei à bout de bras par la porte ouverte du Dakota DC3. Il les avait classées, en vrac, dans des cartons, mais certaines avaient figuré dans les premières pages de son livre sur Saïgon. Elles ont été sorties du néant pour être exposées en 2005, au Parc Chi-Lang, en plein coeur de Saigon, juxtaposées à des photos contemporaines, prises avec les mêmes perspectives par l’armée de l’Air vietnamienne. Cauchetier, présent le jour de l’inauguration, interviewé par la télévision, a été reconnu et salué dans les rues comme une vedette. En compagnie de son épouse Kaoru, il a pu de nouveau visiter ces lieux qu’il aime tant. Cette exposition à fait l'objet d'un catalogue intitulé Saïgon, 1955 > Ho Chi Minh Ville, 2005.
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Cauchetier travaille actuellement sur un projet auquel il pense depuis ses jeunes années, alors qu’il visitait à bicyclette, grâce aux Auberges de Jeunesse, les églises et abbayes médiévales de l’Europe. Ce travail en cours constitue un fonds photographique majeur sur l’évolution de la sculpture romane. Si les sites les plus connus sont souvent visités et convenablement documentés, des édifices plus modestes, en des lieuxs parfois reculés, récèlent parfois des sculptures qui constituent des trésors authentiques et encore ignorés que Raymond Cauchetier nous fait découvrir, tels les chefs d’oeuvres de Fromista, en Espagne, de Vinax ou de Chauvigny, en France. Elles nous offrent une vision fraîche et nouvelle de cet art vernaculaire, et des sculpteurs anonymes et singuliers qui les ont réalisées — peut-être autant pour leur propre plaisir et leur sens de l’humour que pour la gloire de Dieu.
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Ayant appris à connaître Raymond Cauchetier par ses photos et les e-mails biographiques qu’il m’a fait parvenir, j’ai très envie de le rencontrer. C’est une chose de se documenter et d’écrire ces articles hebdomadaires comme une ouverture sur des artistes déjà connus et dont les contributions, telles que celle de Frank Hurley, ont été expliquées par des spécialistes et biographes ; c’est autre chose de découvrir les détails qui sous-tendent les images que vous pensez déjà connaître, comme celles des films de la Nouvelle Vague, et les commentaires donnés par l’artiste qui les a prises. C’est encore autre chose de découvrir une vie de travail, dans son intégralité. Ce fut une aventure passionnante pour moi de suivre l’évolution du travail de Raymond Cauchetier sur plus d’un demi-siècle, travail qu’il semble avoir redécouvert avec moi. Ce fut plus qu’une découverte. Ce fut un privilège. Merci, Raymond. Et bonne chance à Angkor Vat.
Toutes les photographies proviennent de la collection privée de Raymond Cauchetier. Revenir à la première partie de l'article.
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Fondation Federico Fellini
Une fondation dont le but est de promouvoir et sauvegarder l'oeuvre de Fellini. Le site propose des informations bio-filmographiques, des photos et des textes.
En consultant le répertoire des critiques, vous trouverez des fiches biographiques et bibliographiques sur les principaux théoriciens, historiens et critiques de cinéma.